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Don Carlo à Munich

L’opéra est un tout, et donner la priorité au chant, à l’orchestre ou à la mise en scène sont autant de contresens. Pourtant, on a bien du mal à ne pas accorder ici, pour une fois, une prééminence marquée au chant. Non que l’aspect scénique soit ici une gêne : créée en 2000, cette production est certainement la meilleure des mises en scène de , commenous avions déjà pu le constater en 2010 – on ne niera cependant pas que quelques répétitions scéniques supplémentaires n’auraient pas nécessairement nui. Il n’en est pas de même pour l’accompagnement orchestral : l’Orchestre national de Bavière a du métier et le montre, mais il n’est véritablement dirigé que par moments ; les accents personnels que place alors sont trop souvent de simples effets de manche qui ne parviennent pas à donner sa cohérence à une œuvre qui est une véritable tragédie en musique tirée de Schiller et pas un de ces désolants mélos que Verdi a trop souvent mis en musique.

La distribution est plus contrastée. Passons rapidement sur Anna Smirnova, qui se contente en général de produire du son ; les quelques tentatives d’expression qui tentent d’animer sa voix ne font que la mettre à découvert. , lui, doit assumer le remplacement de Mariusz Kwiecien, attendu avec impatience. Daniel ne parvient jamais à donner à son personnage la chaleur humaine qui en fait l’intérêt, en partie parce que la voix ne suit pas : passe encore que le timbre ne soit pas des plus beaux, mais on cherche en vain les nuances, les couleurs, tant la conduite de voix est monotone ; pour les dernières phrases de son rôle, sa voix n’est plus qu’un lambeau éraillé, ce qui est pour le moins préoccupant.

, lui, n’a pas ce souci : le timbre reste aussi éclatant que la voix est solide, et on regrette d’autant plus qu’il se contente d’un roi de carton-pâte, où les émotions ne sont que des façades, quand les grands effets ne l’emportent pas. Qui n’aime que les voix est à la fête avec un tel timbre, une telle générosité, un tel engagement ; qui s’intéresse aussi au drame et aux personnages reste ici sur sa faim.

L’essentiel de l’intérêt de cette reprise tient donc dans le couple central constitué par deux des chanteurs les plus présents à l’Opéra de Munich ces dernières années. Leurs Lohengrin communs, ciselés par Kent Nagano et immortalisés par un DVD, sont dans toutes les mémoires ; ce Don Carlo n’est peut-être pas historique au même point ne serait-ce que parce que leurs partenaires ne sont pas du même niveau, mais et offrent une démonstration de chant qui suffit à justifier cette reprise hivernale.

La voix de a évolué depuis ce Lohengrin, et si on regrette un peu la fragilité juvénile qui en faisait tout le prix, les couleurs plus chaudes et la vaillance toujours contrôlée qui l’ont remplacée, avec un timbre toujours plus barytonnant, conservent à sa prestation la qualité émotionnelle unique que le public attend de lui.

Le développement vocal d’ est plus linéaire : peut-être aurait-on aimé qu’elle s’alourdisse un peu moins vite, mais la nature de sa voix n’a pas changé, pas plus que ses qualités de musicalité et d’intelligence dramatique. On regrette amèrement qu’il n’y ait pas eu un chef plus avisé pour la dissuader de commencer son air de façon si véhémente, mais hors cette faute de goût on ne peut qu’admirer cette démonstration de chant qui contraste si cruellement avec la routine de bien des grandes scènes. Le sommet de la soirée est atteint dans le duo final, où les deux voix s’unissent en un pianissimo de rêve. Il faudra continuer à guetter les apparitions communes de ces deux musiciens d’exception.

Crédit photographique : © Wilfried Hösl