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Leopold Stokowski, un maelström de musique

En un élégant petit coffret typique de la série « Masters » de Sony-RCA, voici en 14 CDs l’intégrale des enregistrements stéréo de que la RCA Victor a réalisés de septembre 1954 à mars 1975. c’est en fait la réédition à petit prix d’un album publié en 1997 grâce aux bons soins et à la ténacité du producteur John Pfeiffer, et RCA devait bien cet hommage à , car c’est chez cette célèbre étiquette américaine que le grand chef a accompli la majeure partie de sa discographie : en octobre 1917, il y gravait son premier disque acoustique comprenant les Danses Hongroises n°5 et n°6 de Brahms, et en mars 1975, il y mettait le point final avec son sixième (!) enregistrement studio de la Shéhérazade de Rimski-Korsakov : près de soixante ans de bons et loyaux services, et bel exemple de longévité discographique qu’il parvint encore à prolonger chez le concurrent, la Columbia américaine (CBS), par un nouveau contrat d’une durée de six ans, à l’âge de 94 ans ! Amusante Amérique !…

Virtuellement toutes les gravures mono de Stokowski ont été rééditées sous divers labels, dont bien sûr les 78 tours avec le légendaire , cela grâce à des ingénieurs du son exceptionnels tels que Ward Marston ou Mark Obert-Thorn. Mais contrairement à Toscanini, a toujours été passionné par les divers aspects – notamment techniques – de l’enregistrement sonore ; il devait ainsi être tout naturellement séduit par cette nouveauté d’alors qu’était la stéréophonie dont il fut l’un des pionniers : une superbe photo existe où on le voit tenant en main et inspectant la bande son multipiste sur film optique de Fantasia de Disney. Cet intérêt pour l’enregistrement sonore fait de Stokowski un précurseur de Karajan, mais contrairement à ce dernier, il n’aura pas connu la prise de son purement digitale, bien qu’il ait été le témoin attentivement passionné de toutes les autres étapes du disque depuis ses balbutiements.

Nous avons chroniqué précédemment l’excellent coffret EMI Icon consacré à la réédition de ses gravures stéréo Capitol, réédition importante, car le répertoire enregistré y était particulièrement intéressant et original. L’album RCA qui nous concerne ici est plus centré sur le répertoire traditionnel, ce qui n’empêche toutefois d’y voir figurer des réalisations plus rares : la suite évocatrice et très colorée du ballet Sebastian de Menotti, qui est de plus la première gravure stéréophonique de Stokowski (septembre 1954) ; la Symphonie n°6 de Chostakovitch, compositeur avec lequel Stokowski avait beaucoup d’affinités, d’ailleurs réciproques : il avait accompli le premier enregistrement mondial studio de cette symphonie en décembre 1940 avec son cher  ; la curieuse Symphonie n°3 « Simfoniya-poema » de Khatchatourian, avec ses quinze trompettes supplémentaires et son orgue mammouth qui en l’occurrence sonne de manière aberrante plus fort que tout le reste de l’orchestre, comme un gros orgue électronique Hammond, sans la moindre réverbération, et dont c’est ici le premier enregistrement hors URSS ; enfin une belle sélection des superbes Chants d’Auvergne de Canteloube, que la collaboration – Leopold Stokowski rend particulièrement attrayante, et dont on regrette seulement qu’ils n’en aient pas enregistré bien plus…

Comme dans toute anthologie Stokowski qui se respecte, tout un CD est entièrement dévolu aux transcriptions orchestrales d’œuvres de Bach par le chef, dans des versions d’une magnificence inégalée ; un autre CD déroule d’autres arrangements pour chœur et orchestre (avec le Norman Luboff Choir) qu’il est permis d’apprécier ou non. Évidemment, les puristes hurleront au sacrilège à l’audition de ces « Bachianas », mais il faut avoir à l’esprit les débuts londoniens de Stokowski en tant que jeune organiste : probablement a-t-il tenté de restituer à l’orchestre une variété de sonorités issues de son audition intérieure, qu’il ne pouvait obtenir à l’orgue, indépendamment du fait qu’il désirait faire connaître au plus large public possible un répertoire par ailleurs relativement peu fréquenté à l’époque de ces arrangements.

Dans Shéhérazade de Rimski-Korsakov, Stokowski ajoute entre autres joyeusetés des parties de xylophone dont on ne voit guère l’intérêt dans une orchestration déjà si somptueuse, mais à côté de cela, il nous gratifie de versions parfaitement « orthodoxes » d’extraits wagnériens, ainsi que des Symphonies n°3 « Eroica » de Beethoven, n°4 de Brahms, n°6 « Pathétique » de Tchaïkovski, et n°2 « Résurrection » de Mahler qui comptent parmi les plus abouties au disque. la Symphonie « du Nouveau Monde » de Dvořák, un autre cheval de bataille de Stokowski, est tout aussi réussie, mais selon la volonté du chef d’éviter les redites, on regrette quand même un peu l’absence des reprises, surtout celles du Scherzo – Molto vivace que tous les autres respectent…

Un disque de répétitions avec orchestre clôture judicieusement ce coffret, où l’on peut entendre la douce voix de ce jeune nonagénaire s’adressant à ses musiciens : « Is my beat clear ? » (« Ma battue est-elle claire ? »). Bel exemple de sagesse et d’humilité aux portes de l’au-delà…