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Elne Piano Fortissimo, 8e édition rayonnante

Au terme d’une huitième édition éblouissante, le festival Elne Piano Fortissimo semble avoir pris sa vitesse de croisière et son plein rayonnement, tant dans sa mission auprès d’un public de plus en plus large et nombreux, que dans sa représentation au sein de la Région Languedoc-Roussillon. Depuis 2012 en effet, le partenariat avec le Festival de Radio France et Montpellier Languedoc-Roussillon a introduit sous les voûtes romanes de la très belle cathédrale d’Elne caméras et micros pour la retransmission de certains concerts sur les ondes de France Musique et France Télévision.

C’est et la , qu’elle dirige depuis mars 2008, qui investissaient les lieux du festival pour donner avec les et leur chef une somptueuse interprétation du Livre Vermeil de Montserrat. Situé à quelques encablures d’Elne, en Catalogne, l’Abbaye de Montserrat détient toujours ce manuscrit de 1399 dont le nom fait allusion à la couverture de velours rouge qui l’abrite. Avec une énergie très galvanisante et toujours la même exigence en matière de justesse et de qualité de timbre au sein des voix maîtrisiennes, donnait à cette musique gorgée de rythmes et de refrains son plein épanouissement.

Quant au festival de piano, qui courait sur quatre jours, il débutait cette année par une soirée « jazz cool » donnée par la jeune et talentueuse Clarisse Varilh qui allait se produire quelques jours plus tard au Domaine d’O avec son quintette Sly 5T dans le cadre du Festival de Radio France. Entre standars et compositions personnelles, Clarisse Varihl nous faisait pénétrer dans son univers sensible et intimiste, avec la séduction d’un toucher raffiné et l’élégance de textures très transparentes.

Le lendemain, c’est la très jeune Célia Oneto Bensaid, à peine 22 ans et lauréate du concours international C. Bonneton 2012, qui abordait un programme audacieux avec Beethoven (Sonate n°30), Schumann (Sonate n°2) et Le Tombeau de Couperin de Ravel dans lequel elle confirmait des qualités musicales et un abattage virtuose hors norme. Elle célébrait également (1899-1963) avec certaines de ses Improvisations dans lesquelles le Maître français exerce son art de la ligne.

Très plébiscité par la presse et les médias – il est le pianiste du Trio Elégiaque -, inscrivait à son programme, au troisième jour du festival, Bach, Mozart et Chopin. Sa manière très frontale et puissante d’aborder le clavier ne convient guère à Bach (Suite anglaise n°3) et à Mozart (Sonate K310), du moins dans l’acoustique généreuse de la Cathédrale. On découvre en revanche, avec la Sonate n°3 de Chopin, un art du legato et une maîtrise saisissante du clavier, même si l’intensité de son jeu menace toujours l’équilibre sonore. Après une Polonaise brillante de Chopin donnée en bis, Clair de lune de Debussy, fort bien interprété, prouvait que notre pianiste peut aussi nous faire oublier les marteaux du piano.

Pour le concert du soir, – qui a été le professeur de Célia Oneto Bensaid au CNSMDP – choisissait de confronter Chopin (Nocturnes, Etudes, Mazurkas et Fantaisie) et Davidbündlertänze op. 6 de Schumann, sorte d’autoportrait du compositeur où l’ambivalence Eusébius/Florestan multiplie les facettes de ces 18 pièces de caractère. Avec cette approche très personnelle du clavier dont elle cherche la résonance intérieure et le halo poétique, nous introduisait avec beaucoup de finesse dans l’univers schizophrénique du compositeur. Elle terminait son récital avec le français (1813-1888) – surnommé le Berlioz du piano – dont on célèbre cette année, dans l’ombre de Wagner et Verdi, le bi-centenaire. Son Scherzo Diabolico op.39, extrait des « 12 études dans le ton mineur », témoigne, sous l’autorité du jeu de Claire Désert, du pianisme virtuose et transcendantal qu’aimait déployer cet interprète/compositeur très lisztien, à qui il a manqué le génie de la scène.

La dernière journée était d’une intensité rare, avec deux personnalités très différentes qui révélaient, chacune à leur manière, les horizons illimités du répertoire pianistique.

« Le piano c’est la voix » déclare . Il y a dans le jeu de ce pianiste et dans son geste, semblant investir tout le corps et la pensée, une force magnétique et indéfinissable qui saisit l’auditeur et capte d’emblée son écoute. Au programme, la très belle Sonate opus 26 de Beethoven d’abord, qui s’ouvre par un Andante à variations donnant libre court à l’imaginaire de cet artiste profond. La vision architectonique qu’il a des quatre mouvements, avec la marche funèbre « sur la mort d’un héros » en troisième position, est rien moins qu’impressionnante. El Bacha poursuivait avec les 4 Impromptus de l’opus 90, certes très connus mais habités ce soir par la Grâce, sous le toucher très personnalisé du pianiste. La seconde partie, très/trop dense, faisait entendre les 10 Préludes op. 23 de Rachmaninof (nul n’était besoin de rajouter le trop célèbre op. 3 n°2!) dont l’interprète servait à merveille l’écriture profuse autant que séduisante.

Il revenait à le soin de clore cette édition 2013 avec un concert un rien copieux. Une première partie réunissait Mozart (Sonate n°14 KV 457) et Beethoven (« Pathétique ») dans la même tonalité sombre de do mineur dont cet interprète, aux doigts et à l’oreille exceptionnels, soulignait très subtilement le profil dramatique. La deuxième partie – Catalogne oblige? – était résolument hispanique avec Albeniz, Debussy et Falla. Si Fantasia baetica du compositeur gaditan ne manquait pas d’impressionner par l’énergie rythmique et la raucité de la « voix » andalouse restituées par le piano, c’est avec les Préludes de Debussy (La Puerta del Vino, Sérénade interrompue…) qu’opéraient véritablement le charme et la séduction du jeu pianistique, jetant sur la toile sonore ses touches de couleurs suggestives pour donner vie à une musique de timbres et de gestes. Un court prélude de Gershwin donné en bis par cet artiste rayonnant ponctuait la soirée.

Crédits photographiques : Célia Oneto Bensaid, Frank Braley  © Les Amis du Festival Elne Piano Fortissimo