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Eugène Onégine par Mariusz Treliński, étrange et fascinant

La mise en scène d’une des nouvelles coqueluches de la scène lyrique contemporaine, le Polonais , rompt délibérément avec les contextes russes de l’ouvrage. L’accent y est volontairement mis sur les névroses personnelles des uns et des autres, qu’il s’agisse des aspirations romantiques effrénées de Tatiana, de la jalouse maladive de Lensky ou de la désillusion morbide d’Onéguine. Le double vieilli de ce dernier, apparition aussi maléfique que fantasmagorique tout de blanc vêtue, accompagne les différents personnages dans leurs allées et venues sur l’échiquier du destin. Dans un tel contexte, la folie sénile de la vielle Filipyevna prend tout son sens, et le bon sens pratique d’Olga, les valeurs « bourgeoises » de Larina ou encore l’amour sincère mais traditionaliste de Grémine semblent appartenir à un monde vieillot et révolu.

Si les scènes d’intérieur suggèrent l’artificialité d’un univers oppressant et étranger aux attentes intimes des principaux protagonistes, la beauté onirique des scènes en plein air, rehaussée par la magie des éclairages, évoque encore sur le ton de la nostalgie le monde de tous les possibles. La chambre de Tatiana est ainsi transposée dans une inquiétante forêt de bouleaux, à la luminosité trouble et étrange. Guidés par une direction ferme et rigoureuse, tous les acteurs évoluent dans cet univers avec une aisance, une fluidité et une sincérité à laquelle la scène lyrique ne nous a pas toujours habitués.

On louera également la qualité vocale et musicale d’un spectacle où rien n’est laissé au hasard. Du baryton polonais on appréciera tout particulièrement la rudesse et le mordant, à mille lieues du lyrisme poétique du Lensky du jeune Russe Dimitri Korchak, ténor belcantiste à suivre absolument. Le soprano plutôt spinto de la belle  paraît un rien surdimensionné pour la fragile Tatiana, mais son dramatisme vocal fait merveille dans la scène finale. Tous les autres rôles sont parfaitement tenus, avec une mention spéciale pour l’idiomatique Filypievna de et le truculent Triquet d’. Les forces de l’Opéra de Valence rendent justice à la direction musicale sans bavure du jeune chef israélien , qui restitue à l’ouvrage la dimension romantique quelque peu occultée par la mise en scène. Un spectacle étrange et fascinant, qui souligne la force et la modernité du plus beau des opéras de Tchaïkovski.