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Nancy : Candide et Bernstein dans l’Amérique des fifties

Candide de Bernstein n’est pas une œuvre facile à monter : un livret picaresque fidèle au conte de Voltaire et multipliant lieux et péripéties, un ton généralement satirique mais avec des moments de pure émotion, une partition protéiforme aux influences extraordinairement variées, une distribution pléthorique et qui doit être rompue aux canons du musical tout en étant dotée de moyens vocaux conséquents (cf le rôle de Cunégonde). L’Opéra national de Lorraine n’a pas craint de s’y attaquer en confiant cette nouvelle production au metteur en scène britannique , en charge déjà la saison dernière de la création scénique de L’Importance d’être constant de Gerald Barry. Dans le maquis des différentes moutures de l’oeuvre, le choix s’est porté sur la version réalisée par en 1988 au Scottish Opera, très proche de la version finale que donnera en concert et confiera au disque l’année suivante.

Explorant une gigantesque carte des Etats-Unis qui constitue l’élément principal du décor de Annemarie Woods, place résolument les pérégrinations de Candide dans l’Amérique rayonnante et autosatisfaite des années 50-60, celle qu’entendaient justement critiquer Bernstein et sa première librettiste Lillian Hellman. La Westphalie initiale du château de Thunder-Ten-Tronck devient ainsi une communauté Amish de Westphalia dans l’Indiana, Lisbonne et son tremblement de terre se transforment en Lisbon dans l’Iowa, Paris est bien sûr au Texas avec ses cow-boys et ses countrymen typiques. Après une escapade en Amérique du Sud (en bus Greyhound, évidemment), tout se terminera à Venice… Beach, fast-foods, bunny girls et rollers inclus. Du caleçon de Pangloss à la robe de Cunégonde chantant «Glitter and be gay», le drapeau américain est d’ailleurs omniprésent. Constamment évolutive et avec une remarquable virtuosité, la mise en scène évoque les différents lieux par l’ajout des quelques éléments signifiants ou un changement d’éclairage. Et dans l’agitation scénique générale, le plus souvent comique mais toujours maîtrisée, agrémentée par les chorégraphies décalées de Lorena Randi, Sam Brown sait faire preuve de subtilité (par exemple, les gorilles de la jungle sud-américaine devenus des gardes du corps) et ménager des plages de suspension aux moments-clés où le tragique transparaît et où le rire s’étrangle. Bref, une mise en scène pensée, respectueuse, accomplie et une réussite.

Dans le rôle éponyme, rencontre quelques difficultés avec la vocalité hybride de Candide, demandant des moyens à la fois de baryton et de ténor lyrique voire léger. L’extrême grave sonne parfois éteint et, s’il ose idiomatiquement des aigus ouverts et en voix mixte, c’est avec une réussite inconstante. On lui est cependant reconnaissant d’alléger sa voix de ténor d’opéra pour coller au style plus comédie musicale de Bernstein et il parvient à être touchant à la fois dans sa naïveté et dans ses moments solitaires d’intense émotion. En Cunégonde, n’a pas ces états d’âme sur le style requis mais l’écriture du rôle s’y prête. Cette fois, c’est une vraie grande voix qui s’exprime pleinement, avec une puissance et une aisance notables, déséquilibrant presque ses duos avec Candide. La virtuosité et les suraigus, quoique durcis, de «Glitter and be gay» ne lui posent aucun problème et elle en fait bien le numéro brillant attendu. Dans le quadruple rôle de Voltaire, Pangloss, Martin et Cacambo, est un idéal acteur-chanteur, disant son abondant commentaire avec naturel et drôlerie et assurant sans faillir ses numéros vocaux avec brio. En vieille Dame, joue elle aussi à merveille les «Cougars» à la libido encore très vivace mais la voix à l’aigu ululant est par trop usée. La distribution est trop nombreuse pour qu’on puisse citer chacun mais tous défendent avec conviction et investissent avec crédibilité les différents rôles qui leur sont confiés.

A la tête d’un l’ étincelant, le tout jeune réalise un travail exceptionnel de précision et d’engagement. Sa direction nette, marquée et énergique transcende l’orchestre, dont on admire à nouveau la versatilité, et en tire dès l’ouverture rythmes chaloupés comme alanguissements soyeux. Quant à la cohésion fosse plateau, elle ne souffre aucun reproche. Très sollicité par la partition et la mise en scène, le  offre lui aussi une brillante prestation, culminant dans la ferveur et l’intensité de l’hymne final.