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Les Forces Majeures, nouvel orchestre au Festival du Haut Limousin

A Villefavard, petit village de 150 âmes, perdu au beau milieu de la campagne de Limousin, il existe un lieu, ancienne ferme transformée voilà une douzaine d’années en une salle de concert de 300 places, aujourd’hui réputée pour son excellente acoustique et comme l’un des meilleurs studios d’enregistrement. Un endroit idéal pour un travail en immersion totale, et c’est en profitant de ce cadre qu’un orchestre est né : . Il s’agit d’un collectif de chambristes, créé sur une idée de Martin Kubich, directeur artistique du Festival, et de , le violoncelliste du Quatuor Ebène, dans le but d’aborder un répertoire rarement accessible par une formation traditionnelle comme le quatuor ou le quintette. Son nom symbolise le caractère exceptionnel de la formation, dont les musiciens ne se réuniront que deux fois (ou trois fois maximum) par an. Ils ne souhaitent surtout pas qu’elle soit permanente, afin de conserver l’émulation et la stimulation artistiques générées par des rencontres occasionnelles. Pour cette première année, les jeunes musiciens, âgés entre 25 et 40 ans, venus des quatuors Varèse (complet), Ebène, Voce, Winston, Strada, Salieri, Giardini, Psophos, du Trio Con Fuoco, du Quintette de vents Aquillon (complet) et ses tandems, ainsi que quelques musiciens d’orchestre, jouent dans deux programmes, russe et lyrique, sous la baguette de .

Pour la soirée inaugurale du 8 août, la salle est pleine à craquer, jusqu’à ajouter quelques places sur scène. Le programme est constitué d’œuvres de trois compositeurs russes, Stravinsky (Concerto en ré), Chostakovitch (Concerto pour piano, trompette et cordes) et Tchaïkovsky (Sérénade pour cordes), qui « capte, frappe et rassure le public » selon le chef d’orchestre. Dès les premières notes du Concerto en ré, nous sommes effectivement captés par une sonorité extrêmement homogène, fruit d’une écoute aiguisée par la pratique habituelle des chambristes. Pour Chostakovitch, les sons des cordes sont plus variés, très doux dans le « Lento » et brillant à souhait dans l’« Allegro con brio », offrant des contrastes frappants. Frappante est aussi la virtuosité de , qui « frappe » les touches du clavier à première vue de façon acrobatique mais avec une précision et une méticulosité chirurgicale, le tout régi par une exceptionnelle souplesse. Le trompettiste offre une belle performance, donnant à l’œuvre plus de brillance. Pour le mouvement lent, il monte sur la galerie au-dessus de la scène, adoucissant et attendrissant les propos musicaux par une source sonore éloignée. Le dialogue entre la trompette et le piano ainsi que le piano et les cordes est fructueux, et le Concerto se termine avec bonheur dans un tutti général éclatant.

Après l’entracte, la Sérénade de Tchaïkovsky rassure l’assistance par la beauté des mélodies et harmonies et, encore une fois, par l’homogénéité du son. Tous les musiciens semblent éprouver le même plaisir à jouer ensemble et c’est certainement cette complicité qui leur a permis de réaliser un défi : réunis pour la première fois un jeudi matin, ils donnent un concert débordant d’énergie un vendredi soir, bravant de vraies forces majeures, les orages et les pluies diluviennes qui frappaient fort les toits de la salle !

Le samedi 10 août, le deuxième concert des Forces Majeures est lyrique, avec la mezzo-soprano . Se succèdent des extraits des Noces de Figaro, de Cosi Fan Tutte et de Don Giovanni dans la première partie, et du Barbier de Séville et de Cenerentola dans la deuxième, où la cantatrice fascine avec de merveilleux coloris mozartiens et avec des vocalises typiquement rossiniennes. Nous avons également assisté à une sorte de pré-première avec deux airs de Donna Elvira (Don Giovanni), « Ah, chi mi dice mai » et « Mi tradi quell’alma ingrata », avant que la chanteuse n’aborde pour la première fois ce rôle à la rentrée à l’Opéra Bastille. L’orchestre, dont les cordes sont quelque peu déséquilibrées en nombre (10 violons, 4 altos, 4 violoncelles et 2 contrebasses), ne le sont pas pour autant sur le plan sonore. La section d’harmonie donne un résultat inespéré, surtout dans la transcription « Soave sia il vento » de Cosi Fan Tutte, où un cor et deux trompettes reproduisent dans un timbre délicat les délicieuses lignes mélodiques du terzettino.

S’ils ont invité ces deux prestigieux musiciens comme solistes, c’était par volonté et ambition de figurer d’emblée parmi les meilleurs orchestres de chambre, mais aussi pour montrer dès le début qu’ils aborderont divers types de répertoires, notamment lyrique, voire de grandes symphonies. Et leur interprétation était effectivement à la hauteur de cette ambition. Espérons que leur aventure se poursuivra avec un bonheur toujours croissant.

Récital de , grand moment pianistique

Entre ces deux concerts, le 9 août à l’Eglise de Mortemart (connue pour ses stalles du chœur en bois sculpté, avec chaque figure différente, de la fin du 15e siècle), Nicholas Angelich donne un récital carte blanche avec deux Sonates de Beethoven et Kreisleriana de Schumann. La Sonate n° 5, en ut mineur, chef-d’œuvre de la période de jeunesse du compositeur, prend sous ses doigts un tout autre visage que celui que connaissent tous les jeunes apprentis pianistes : écriture simple, forme encore très classique, techniquement assez facile… Nicholas Angelich fait oublier tous ces clichés, avec une épaisseur et une profondeur étonnantes. Ainsi, le premier thème du mouvement initial, qui affirme délibérément sa puissance avec ces accords parfaits et arpégés, n’a pourtant rien d’agressif, mais quelque chose de fermement déterminé ; dans le mouvement lent, le pianissimo sur les passages en triolets à la main droite est d’une si rare légèreté qu’on ne l’imagine à peine pour une œuvre de Beethoven. Ensuite, la Sonate « Waldstein » magistrale. Aucune agressivité ici non plus ; un choix de tempo judicieux (notamment le « Rondo » large) ; une constance du discours assumée dans le premier et le dernier mouvements tout en variant à l’infini les expressions… Après l’entr’acte, il propose le Kreisleriana très lyrique dans son ensemble, dont le contraste entre les morceaux, aussi bien qu’à l’intérieur d’une même pièce, évoque des jeux d’ombre et lumière ; dans certaines parties douces, la sonorité a autant de délicatesse et de poésie qu’une pluie fine pénétrant doucement dans la terre nourricière ou qu’un clair de lune paisible de début d’automne. Dans l’interprétation de notre pianiste, la turbulence des parties agitées et vives vient essentiellement de l’intérieur ; très violentes et parfois même explosives, elles sont toutefois fondamentalement retenues, comme si c’était Schumann lui-même qui s’interdisait de s’exprimer tout à fait ouvertement. Peut-on alors parler d’une interprétation philosophique, même si l’intention du musicien est purement musicale ?

Le Festival distrait également son public avec des « promenades musicales » par le (10 août, à l’église de Dompierre-les-Eglises), qui jouent des œuvres de Dvořák (Humoresques), Joplin (Ragtime), Schubert (Moment musical) mais aussi des traditionnels russes, musiques de film, Piaf, Gainsbourg… avec des commentaires aussi hilarants que la musique !

Crédit photographique : , et Nicholas Angelich ; et Les Forces Majeurs ; © André Clavé