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Relâche par le Ballet de Lorraine

La Maison de la danse s’illustre d’ores et déjà en reine de la Biennale, avec le , sur le thème de la relâche en mettant en valeur « Relâche », une reprise audacieuse du ballet surréaliste de 1924, conçu par Francis Picabia et , entrecoupé du film de René Clair, Entr’acte.

Apportez des lunettes noires et de quoi vous boucher les oreilles, avertissait un encart publicitaire paru dans une livraison de la célèbre revue d’avant-garde 391.

Après les essais transformés très en finesse de « Corps de Ballet » de Noé Soulier et l’énergie toujours aussi fulgurante du « chaos organisé » de « Sounddance » de Merce Cunningham, que le grand maitre avait créé de retour à New York en réaction à l’unisson du Ballet de l’Opéra de Paris, dirigé pendant neuf longues semaines lors de la conception d’ « Un jour sur deux », le doux public lyonnais n’a guère goûté la reprise de « Relâche ».

En 1924, l’impresario et mécène Rolf de Maré, le Diaghilev scandinave, commandait à Francis Picabia, figure majeure du mouvement Dada, et à , son complice, pianiste du légendaire cabaret montmartrois le Chat noir, un « Ballet instantanéiste en deux actes. Un Entr’acte cinématographique et la Queue du chien ». « Entr’acte » est  le film de René Clair, projeté dans cette version nouvellement imaginée, en plusieurs parties. C’est aussi la seule archive visuelle de cette collaboration artistique déjantée, qui subit jadis le soir de la première un imprévu surprenant: le chorégraphe Jean Börlin pour les Ballets suédois, fut porté pâle, il y eut donc relâche. Or étant donné le titre ironique de la pièce, les spectateurs crurent à une boutade et restèrent attendre devant le théâtre des Champs-Elysées jusqu’à 23 heures ! Quand « Relâche » put se donner enfin le 4 décembre 1924, le résultat fut tonitruant, révolutionnaire, jugé décadent. Comme aujourd’hui semble-t-il pour certains, d’après ce que hurlent les « remboursé » et les « hou » peu amènes lors des saluts. Rendons donc hommage aux beaux danseurs décapants du , qui ont encore prouvé par cette soirée contrastée tout en avant-garde d’époque (« Relâche »), en défouloir (« Soundance ») et en grands jetés, arabesques et pliés esquissés (« Corps de ballet »), leur virtuosité et aptitude à épouser avec grâce des répertoires très variés.

Relâche, satire des « grands spectacles » et « grand spectacle » en soi est une farce surréaliste, conçue cependant au cordeau, enchaînant situations comiques et bons mots, une clownerie évoquant la vie, la mort, l’ironie du sort et sans doute le premier spectacle qui favorisa l’improvisation des danseurs. Petter Jacobsson, directeur du Ballet de Lorraine,  après une année de recherches difficiles et grâce aux ressources conjuguées du CCN – Ballet de Lorraine et de l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, placé pour l’occasion sous la talentueuse direction d’Aurélien Azan-Zilienski, a eu l’audace et la présence d’esprit de s’atteler à cette reprise inédite pour 41 minutes jubilatoires, où 14 danseurs investissent scène et salle sous 370 phares dirigés vers un public médusé, embarrassé. Sur fond de « Aimez-vous mieux les ballets à l’Opéra, pauvres malheureux » ou encore « Erik Satie est le plus grand musicien du monde » et « Vive Relâche ! », des Messieurs Loyaux surgissent sur scène tandis qu’une vamp’ lamé argenté et cape verte magnifique emporte leurs smokings dans une brouette avec laquelle elle se met à danser. Nous lisons encore « Francis Picabia et Erik Satie vous disent bonjour chers amis ». Et assistons en pas chassés à d’autres rencontres fortuites de parapluie et de machine à coudre sur table de dissection (C’est du Lautréamont). Mille fois merci pour cette splendeur fidèlement et courageusement revisitée. En 1924, Erik Satie et Francis Picabia saluèrent le public au volant d’une voiture de Rolf de Maré. Tout avait été conçu pour faire huer le public comme le souhaitait Francis Picabia : « J’aime mieux les entendre crier qu’applaudir ». C’est gagné !

Crédit photographique : Relâche © Laurent Philippe