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Giselle ou mourir d’amour au clair de lune

Le maître de ballet de l’Opéra de Paris, , qui dans les années 2000 avait déjà exporté Giselle, bijou du ballet romantique français, remonte la chorégraphie pour les planches berlinoises. Une beauté aérienne et évanescente jaillit de ce ballet intemporel : une œuvre maîtresse du 19e siècle !

Créé en 1841 à l’Académie Royale de Musique de Paris, neuf ans après La Sylphide, Giselle s’inspire de La Légende des Willis, recueil de nouvelles d’Heinrich Heine, remanié par Théophile Gautier, fasciné par le surnaturel. se chargea de la chorégraphie des rôles principaux, laissant à la charge du corps de ballet, esprits de jeunes filles trahies par leurs bien-aimés. compose la partition qui peut, de nos jours, être qualifiée de désuète par certains. Gautier, quant à lui, qualifie la partition de « supérieure à la musique ordinaire des ballets qui abonde en motifs, en effets d’orchestre et contient même, attention touchante pour les amateurs de musique difficile, une fugue très bien conduite. Le second acte résout heureusement ce problème musical du fantastique gracieux et plein de mélodie. »

Marzipan sur le Plätzchen, est la première (ex) étoile à endosser le rôle de la jeune villageoise. La muse du directeur du Staatsballett, , a déjà dansé Giselle, une héroïne complexe tant sur le plan technique qu’expressif : du bonheur à la brisure, il faut être capable d’exprimer la légère joie juvénile (Acte I) et la grave douleur de la tromperie (Acte II). Trahie, Giselle décède d’amour et se transforme en « Willi », créature fantomatique aux longs tutus blancs. Heine les décrira en ces termes : « Les Willis sont des fiancées qui sont mortes avant le jour des noces, pauvres jeunes filles qui ne peuvent pas rester tranquilles dans la tombe. Dans leurs cœurs éteints, dans leurs pieds morts reste encore cet amour de la danse qu’elles n’ont pu satisfaire pendant leur vie. (…) Ces bacchantes mortes sont irrésistibles. » Un ensemble de silhouettes planantes s’animent alors dans une aérienne harmonie. Myrtha, la Reine des Willis, condamne Albrecht à danser jusqu’à en mourir… S’il survit jusqu’à l’aube, Albrecht sera sauvé.

entre en scène : l’invitée d’honneur et soliste phare de la capitale allemande est naturellement applaudie par le public berlinois, toujours prompt à manifester son intérêt pour ce qu’il voit, tel un public russe. Le charisme naturel de Polina, allié à une fragile douceur et à une naïveté délicate, indispensables au rôle, touchent le spectateur. La pantomime développée au premier acte comme moyen de communication entre les personnages prend des allures de dialogue muet parfaitement maîtrisé dans sa subtilité. La danse de Polina est savamment contrôlée, son bas-de jambe précis. Son expressivité est farouchement adolescente, ses allures subtilement désinvoltes. Mais le couple formé avec ne respire pas à l’unisson. Polina a une morphologie corpulente, Marian fait trop fragile à ses côtés. Le premier soliste n’est d’ailleurs pas franchement dans ses chaussons ce soir. Il prendra en interprétation au second acte.

Vêtu d’un beau dégradé de couleurs automnales, le corps de ballet féminin (plus que masculin) apporte aux solistes un contrepoint de qualité. Les alignements sont efficaces, les symétries savoureusement respectées. Les six amies de Giselle (Maria Boumpouli, Maria Giambona, Marina Kanno, Anastasia Kurkova, Llenia Montagnoli et Aoi Suyama) respirent la jeunesse autant sur le plan technique qu’artistique. Les interprètes du Pas de Deux des paysans (ou des vendangeurs) également. Iana Balova (et son superbe coup de pied !) enchaîne avec une heureuse adresse sa diagonale de passés sautés sur pointe. Son partenaire, Ulian Topor, peine néanmoins dans les portés, mais expose toute sa virtuosité dans les tours en l’air et dans la petite batterie de sa variation, même s’il manque indéniablement de force dans le dos. Le ton expressif est juste mais l’on sent que les danseurs sont à leurs débuts dans leurs rôles… Bathilde, la fiancée officielle du Prince, interprétée par Sarah Mestrovic, est beaucoup plus charismatique dans ce rôle que dans celui de Zulmé, l’une des deux Willis, qu’elle interprétera dans le second acte. Une ballerine dont les pointes demeurent difficiles à regarder… Enfin, Leonard Jakovina campe un Hilarion serein, d’une très belle prestance, qui aurait certainement été plus adaptée à l’allure de Polina. Question de goût.

Au second acte, les Willis sont précisément ensemble. Un travail minutieux parfaitement orchestré par . Notez leurs voiles qui s’envolent promptement dans les airs avant de commencer à danser. Toutefois, le choix d’affubler toutes les danseuses de perruques brunes n’est pas du meilleur effet. Elena Pris en Reine des Willis ne restera pas dans les annales même si elle remplit dignement et avec froideur son rôle, sans plus. Elle ne nous transporte pas dans cet univers fantastique, surréel, de l’acte II. Ses menés sont plus enthousiasmants que ses grand-jetés dont l’attitude est souvent trop courte et que ses arabesques penchées, fébriles. Cette interprétation banale manque de lié. Ses consœurs Willis, elles, maîtrisent leurs diagonales, leurs ports de bras et de têtes, leurs croisements en arabesques sautées avec brio et toute en fragilité.

Polina en Willis est toutefois moins convaincante qu’en jeune paysanne. Techniquement, il n’y a rien à redire : les entrechats sont vifs, les cinquièmes propres, les arabesques tenues. C’est au niveau du surnaturel que cela ne va pas. Les bras de Polina, notamment dans ses premiers sissonnes coupées assemblées, ne sont pas assez vaporeux, immatériels. Malgré sa légèreté, Polina ne flotte pas assez, sa forte carrure ne renvoyant pas l’image fugace de l’elfe. Il me tarde de comparer avec  !

Le rideau se ferme sur Albrecht, exténué et au désespoir de revoir un jour Giselle, qui s’est éclipsée dans sa tombe au lever du jour… Tout n’est pas inoubliable dans cette version de Giselle et Polina Semionova n’est pas comparable à . On appréciera cependant la reprise de ce ballet incontournable et indispensable au répertoire de toutes grandes compagnies tels que l’est indéniablement le Berliner Staatsballett.

Par Léa Chalmont-Faedo

Crédits photographiques : ©  Yan Revazov

En partenariat avec Berlin Poche