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Quand le public bâlois découvre Médée de Charpentier

La vindicative Médée avait de bonnes raisons de vouloir se venger du traitement qui lui avait été réservé fin 2012 au Théâtre des Champs-Élysées puis à Lille.

Mise en scène insipide de Pierre Audi, direction brouillonne d’Emmanuelle Haïm, interprète dépassée par le rôle-titre : il était urgent de refouler ce pénible souvenir. La nouvelle production du Théâtre de Bâle pouvait en fournir l’occasion : même si on comprend difficilement l’ampleur de la cure de minceur appliquée à l’œuvre qui ne dure ici qu’un peu moins de deux heures et demie, le contrat est au moins partiellement rempli.

L’amélioration la plus sensible concerne l’orchestre : , préposé au baroque à Bâle, a certes quelques difficultés à mettre son orchestre au diapason du style français, mais le son orchestral est du moins généreux ; le chef cadre ses troupes et assume pleinement ses intentions, avec un sens réel du théâtre. Néanmoins, la communication avec le plateau est loin d’être optimale, et les chanteurs semblent souvent perdus, d’autant plus qu’ils sont sauf exception visiblement très peu familiers de la tragédie lyrique française.

, déjà présent dans la production parisienne, connaît non seulement bien son rôle, mais il possède la voix idéale du haute-contre et le sens de la diction française. Tous les autres interprètes des rôles principaux, eux, chantent en une langue incompréhensible (contrairement d’ailleurs aux chanteurs des différents petits rôles, visiblement très bien préparés). C’est notamment le cas de , qui frôle à tous points de vue le naufrage tout au long du premier acte ; la diction ne s’améliore guère ensuite, mais la richesse de son timbre et son intelligence dramatique finissent par prendre le dessus : la scène où elle humilie le pauvre Créon est brillantissime ; la captation annoncée du spectacle confirmera cependant certainement que l’ensemble est loin d’effacer le souvenir de Lorraine Hunt ou Stéphanie d’Oustrac. Comme elle, sa rivale ne débute pas très bien et finit mieux : le personnage est il est vrai peu valorisant, mais sa cruelle mort est un beau moment d’émotion. Rien à attendre en revanche des hommes : ni ni Eung Kwang Lee ne parviennent à se dépêtrer de leur partition.

En dehors des pièges du français et des exigences du récitatif tragique, tous sont il est vrai lourdement handicapés par la mise en scène de , qui parvient à ne rien tirer du tout du merveilleux livret de Thomas Corneille. Les années 1950, pourquoi pas, à condition de les délivrer des stéréotypes (ces scènes où messieurs et dames boivent le champagne – étonnamment incolore – dans des flûtes de pur plastique, distribuées et ramassées par une armée de soubrettes) ; mais la transposition n’a de sens que si elle sert une interprétation, une mise en contexte, si elle met en lumière les aspects les plus divers d’une œuvre ô combien riche. Rien de tel ici, pas même la cohérence minimale : dans la première partie, l’histoire semble se limiter à un argument de sitcom, Jason lassé de sa vieille épouse (Médée, grâce aux miracles d’un maquillage qui vieillit cruellement la chanteuse) et séduit par les charmes un peu facile de la coquette Créuse. On comprend bien que les humiliations subies dans ces trois premiers actes justifient la transformation de Médée après l’entracte, devenue soudain en quelque sorte hystérique. Le jeu de , à partir de ce moment-là, devient marquant : son personnage prend alors du relief, mais cette transformation soudaine est artificielle, et un jeu d’acteur inspiré ne constitue pas une mise en scène.

Le spectacle bâlois donne donc du chef-d’œuvre de Charpentier une vision qui est loin de lui rendre entièrement justice. Cette relative déception a toutefois son revers : certes, Médée vaut encore bien mieux, mais du moins, dans un monde germanique très peu réceptif à la tragédie lyrique, elle est accueillie avec un grand enthousiasme par le public bâlois : non seulement le théâtre est plein comme il l’est rarement, mais les ovations pour tous les protagonistes à la fin du spectacle montrent que la rencontre avec ce répertoire est, même dans ces conditions, fructueuse.

Photos : Médée, Theater Basel © Hans Jörg Michel