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Der Kaiser von Atlantis à Dijon

Après Brundibár, opéra pour enfants de Hans Krása, le Festival « Résistance par les Arts » nous gâte en proposant Der Kaiser von Atlantis de .

Celui-ci, tchèque et juif comme lui, est emprisonné à Terezin et sera comme lui gazé à Auschwitz. Si Krása se sert du conte et de la fraîcheur enfantine pour faire la nique à la barbarie des nazis, Ullmann, tout en s’appuyant sur la fable, manie l’humour féroce comme personne ; il va brosser un tableau sans concessions de l’absurdité et de l’horreur innommables à l’aide de tous les paradoxes qui se trouvent à sa portée, qu’ils soient scéniques, littéraires et musicaux.

Il était une fois un « Kaiser », paré de tous les titres les plus ronflants possibles. Son pouvoir est sans limites, croit-il, et ainsi il défie la Mort. Mais celle-ci réagit, elle se met « en grève » : plus personne ne mourra. C’est la catastrophe, il n’y a plus de guerres possibles, plus d’exécutions de condamnés, mais aussi des blessures qui ne se referment pas. En bon dictateur, le Kaiser « Overall » fait croire que la vie éternelle, c’est lui qui l’a institutionnalisée. Mais la Mort n’entend pas en rester là ; elle finit par conclure un marché avec le Kaiser : s’il meurt en premier, elle reviendra sur terre, et ainsi, la Vie sera à nouveau une suite de joies et de malheurs, mais aussi d’amour et de compassion, comme nous le montrent deux jeunes gens qui ont découvert la joie d’aimer.

Der Kaiser von Atlantis ne fut jamais représenté à Theresienstadt : après la générale, l’œuvre fut interdite, sans doute parce que les nazis avaient compris la charge qu’elle contenait contre le régime, et que le « Kaiser Overall » n’était que l’avatar d’un certain Hitler. Ce n’est qu’en 1975 que cette œuvre hors du commun fut représentée, à Amsterdam.

Pour un premier essai de mise en scène d’opéra, celui de est plus que prometteur. Il est incisif et efficace dans sa représentation d’un univers désolé. Le décor, amas de poutrelles affaissées, n’est pas pesant, mais symbolique, et ce n’est qu’à la fin qu’il se transforme pour éclairer littéralement le sens du livret. Les costumes, notamment celui du tambour, font penser à ceux qui sont portés lors d’une parade de cirque, ou évoquent aussi des marionnettes usagées. Les déplacements sur scène sont rigoureux, et par là-même servent une action percutante qui se déroule en une heure et quatre tableaux.

Les jeunes chanteurs font preuve de grand talent ; campe une sorte de meneuse de revue berlinoise des années 30 avec un abattage étonnant. possède l’organe et la stature qui conviennent à la Mort. est un haut-parleur très convaincant dans son absurdité, et , , apportent une note de fraîcheur à l’ensemble. donne à l’Empereur toute son épaisseur despotique et ridicule : la distribution est donc très homogène.

L’œuvre de est étonnante dans sa diversité et pourtant celle-ci ne nuit pas à sa cohérence ! On pense à Berg, tout d’abord pour l’écriture et le lyrisme, mais aussi à Stravinsky pour les sonorités, mais encore au jazz ou aux revues des cabarets de Berlin : bref, rien que de la musique de « dégénérés » !

La formation orchestrale est hétéroclite, comme pour Brundibár, mais l’étrangeté des sonorités, fort réussie au demeurant, renforce l’admiration et les émotions. La partition est mise en valeur avec précision par et par les musiciens tchèques : tour à tour incisive, agressive, acide et perçante, elle est aussi tendre et suave.

L’Art permet de résister au malheur par sa rigueur et son humanité : tel est le message que nous suggère le choral final. Ainsi l’avait déjà promis Alban Berg à la fin du Concerto à la mémoire d’un Ange

Crédit photographique : Gilles Abegg / Opéra de Dijon