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Le romantisme à rebours, avec le SF Symphony

Kremer et Boreyko : rencontre entre deux générations de musiciens au Davies Hall.

La venue de à San Francisco est un évènement en soi. Mais comme le violoniste, même s’il n’a rien à prouver, est friand de collaborations nouvelles, le plaisir de l’entendre semble toujours neuf. Cette fois, c’est avec Andrey Boreyko qu’il se produit, et la rencontre est prometteuse : l’actuel directeur musical de l’Orchestre National de Belgique, en visite lui aussi dans la baie, n’est pas homme à se soumettre au tapage médiatique, mais se fait de plus en plus apprécier, sur la scène musicale internationale, pour la qualité de son travail, fin, discret, efficace. Son originalité réside aussi dans un goût qu’il cultive des partitions rares : c’est sans doute là ce qui l’amène à programmer de Bartók le premier Concerto pour violon, de préférence au second, que l’on connaît mieux.

Ce concerto, œuvre de jeunesse qu’inspira une fugace passion pour une violoniste hongroise, n’est pas exempt d’intérêt – quoique Bartók, de son vivant, n’ait jamais consenti à le divulguer. Le langage n’est pas celui du génial compositeur de la maturité, mais plutôt un entre-deux : le romantisme lisztien déjà rejeté, il se hasarde dans des contrées tonales parfois nébuleuses, sans encore de véritable verve rythmique. , il faut le dire, ne trouve pas dans la partition son meilleur « cheval de bataille ». Toutefois, on retrouve avec une joie intacte cette qualité d’intonation, reconnaissable entre mille, qu’il obtient dans les aigus surtout : un son étrangement plaintif, toujours dans des nuances légèrement plus douces qu’indiqué, sans excès de vibrato, direct et pénétrant.

À romantique, romantique et demi

Deux suites encadrent le concerto, et mettent en perspective la lutte du jeune Bartók contre l’héritage romantique dans lequel il a grandi. Prokofiev, dans la musique du film Lieutenant Kijé, se moque avec une allégresse jubilatoire des mélodies russes populaires à la Tchaïkovski, mais la moquerie est ambiguë, puisqu’elle est elle-même musicale. Qu’aime-t-on vraiment, par exemple, dans l’adorable « Romance » ? Doit-on la juger mièvre ou sublime ? L’orchestre, avec beaucoup d’à-propos, relève et souligne les indices que le compositeur a disséminés : les borborygmes des cuivres, la maladresse de la contrebasse solo, la lourdeur des coups de grosse caisse, voilà où réside l’humour paradoxal de la pièce. L’ « Enterrement de Kijé », à ce titre, est une complète réussite : la réapparition, dans un majeur outrancier, du thème de la romance, produit un bel effet comique.

Mais au fond, c’est peut-être dans la Troisième suite de Tchaïkovski, dont le degré d’inspiration égale décidément celui des symphonies, que l’orchestre donne toute la mesure de son talent. Dans cette musique sans plus guère de second degré, on sent Boreyko en parfaite harmonie avec les musiciens. La « Valse » et ses sanglots, le « Scherzo » énigmatique, convainquent de bout en bout ; mais l’absolu régal de la soirée est l’ « Élégie » introductive : le souffle épique de la pièce, avec ses brusques soulèvements, et ses thèmes généreux, emporte avec lui le public. Brave vieux romantisme : comment nous passerions-nous de toi ?

Crédit photographique : Gidon Kremer © Horst Helmut Schmeck

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