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Avec la Radio Bavaroise, Salonen compositeur mais pas chef

A Munich, un programme original qui, sans la baguette d'Esa Pekka Salonen, perd un peu de sa saveur.

Comme beaucoup de grands chefs d'orchestre, a la passion de la composition. Dans certains cas, l'œuvre personnelle s'est imposée partout – Gustav Mahler ; dans d'autres cas, le chef reste inoublié, le compositeur beaucoup moins – Wilhelm Furtwängler. Pour ce programme, le chef avait choisi de mettre une œuvre pour grand orchestre et chœur de sa plume en miroir de L'Enfant et les Sortilèges. Il y a une raison là-dessous : l'œuvre de Ravel et Colette, écrite dans les années avant et après la Première Guerre mondiale, se voulait un souffle d'air frais dans l'univers de convention de l'opéra, jusqu'à désintégrer le langage – les chats, le duo « chino-â »… Karawane tire son titre et son texte d'un poème du dadaiste Hugo Ball, et la pièce de Salonen a été créée à Zurich, là même où, pendant la Première Guerre mondiale, Ball s'est illustré dans la naissance du mouvement artistique le plus subversif de son temps. Le texte est plus subversif encore que la fantaisie de Colette, puisque Ball rejette radicalement toute fonction sémantique du langage.

Las ! le programme conçu par Salonen est resté, mais Salonen lui-même a renoncé pour raison personnelle à le diriger lui-même. C'est donc qui a repris la baguette. Karawane nous aurait-il plus convaincu sous la baguette de Salonen lui-même ? La structure de l'œuvre telle qu'expliquée par le compositeur, avec ses deux parties parallèles et contrastée, l'une à la Debussy, l'autre plus violente façon Stravinsky, est plutôt intéressante, mais la réalité du concert laisse une autre impression : la violence est là, mais elle tourne facilement à l'emphase sonore, et les influences de la musique du début du XXe siècle se font sentir de façon pas toujours discrète, et sans aucun humour ni aucune distance. Faut-il être si sérieux pour mettre à terre la culture des gens (trop) bien élevés ?

Ce n'est pas, visiblement, ce que pensait Colette. La distribution réunie pour le concert est composée en majorité de francophones et de chanteurs qui ont une longue expérience de l'œuvre sur scène et au concert : tous jouent autant qu'il est possible leur rôle, et l'intelligibilité presque parfaite du texte est un grand plaisir : dominée par l'Enfant expressif et troublant d', la distribution donne de grandes satisfactions, à commencer par Marie-Eve Munger dans les rôles les plus virtuoses. Le chef, lui aussi, a souvent dirigé l'œuvre, et il le fait ici encore avec efficacité, mais de manière dans l'ensemble un peu trop routinière : les effets sonores très théâtraux que permet la partition sont bien là, mais l'ensemble reste au premier degré, parce qu'il y manque une conception d'ensemble qui donnerait un sens à la succession de petites scènes qui finissent par paraître gratuites. L'orchestre joue avec grand soin, mais on entend parfois un peu que la musique française n'est pas son pain quotidien : c'est déjà mieux que ce que livrent bien des orchestres de fosse, mais au concert il aurait fallu la force visionnaire d'un Salonen pour légitimer la présentation concertante d'une œuvre aussi théâtrale.

Crédit photographique : en répétition pour ce concert (c) Bayerischer Rundfunk

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