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Armida de Rossini à l’opéra de Gand, entre passion et football

La très rare Armida de Rossini renaît à l’opéra de Gand, sous la baguette du vétéran Alberto Zedda. Une distribution très homogène domine une partition redoutable et fait oublier la minceur de la mise en scène de Mariame Clément.

Composée pour la réouverture du San Carlo à Naples en 1817, Armida de Rossini puise dans le célèbre passage de la Jérusalem délivrée du Tasse, relatant les amours d’Armide et de Renaud. L’argument permet de conjuguer tous les éléments d’un spectacle total : chœurs, ballets, machineries. Rossini coupera dans le livret de Giovanni Schmidt pour se débarrasser de la très pontifiante alternance airs-récitatifs qui le plombait. Les ciseaux nous sauvent d’un deuxième acte à l’origine dévolu tout entier à un ballet (!) ; en revanche, on hérite de plusieurs situations incohérentes : la scène de l’enchantement de Rinaldo par Armida, la présence falote d’Idraote ou encore la multiplication de personnages secondaires tels que Goffredo, Gernando et Eustazio… En dehors d’une très étonnante collection de sept ténors (dont plusieurs rôles doublés), la distribution met particulièrement en valeur le rôle-titre, destiné à la tempétueuse cantatrice Isabella Colbran. Rossini lui offre deux finales majeurs : « D’amor al dolce impero  » et le redoutable « Se al mio crudel tormento  » à la fin de l’opéra, tous deux dimensionnés aux immenses possibilités vocales de la Colbran.

Est-ce l’influence de cette atmosphère de performance et d’esprit de compétition ? Les rivalités et les prouesses vocales des protagonistes ont inspiré à Mariame Clément l’idée assez saugrenue de déplacer l’action dans l’univers très décalé des stars du football et de l’athlétisme. Le rideau se lève sur des chevaliers ensanglantés se promenant sur la piste en tartan d’un stade olympique, équivalent moderne de cette Jérusalem qu’une série de croisades ne parviendra pas à libérer définitivement…
La juxtaposition de détails incongrus produit son lot de laideurs, sans autre dimension que celle d’un humour très premier degré et tartignole. Citons par exemple cet inénarrable meurtre par métaphorique coup de tête interposé de Rinaldo à Gernando, façon « Zidane-Materazzi »… ou bien les nymphes du jardin merveilleux qui déchaussent les chevaliers-footballeurs pour mieux les désarmer. On l’aura compris, ce travail de gimmicks et de bout de ficelles peine à convaincre et relègue Rossini en division Z du championnat musical… très loin du travail effectué par la metteure en scène sur l’Armida de Joseph Haydn à Besançon.

Par bonheur, le plateau vocal rattrape en grande partie la frustration causée par l’absence de réflexion et de profondeur. La palme revient sans hésitation au Rinaldo d’Enea Scala, idéal de flamme et d’emportement. Une diction impeccable se double d’aigus parfaitement déliés et d’une beauté plastique résolument volontaire. Le contraste avec l’Armida de Carmen Romeu n’est pas franchement cruel ou déséquilibré, mais la proximité des voix dans les duos (« Amor, possente nome », « Soavi catene ») laisse affleurer une présence en retrait, malgré des qualités techniques indéniables. La soprano espagnole perd dans les agilités une certaine forme de fluidité et d’abattage, paramètres redoutables qui signent le niveau de difficulté dans lequel Rossini a voulu situer son personnage. Plus à son aise dans le costume d’Ubaldo que dans celui de Gernando, Robert McPherson démontre une belle palette technique, sans forcément l’excellence de la diction de son confrère sicilien. Dario Schmunck est un Goffredo et un Carlo bien projeté et de belle tenue, malgré une expressivité un peu forcée. Les trop brefs Idraote et Astarotte sont confiés à la belle voix de basse de Leonard Bernad, tandis qu’Eustazio est admirablement tenu par Adam Smith.

En fosse, le vétéran Alberto Zedda démontre à qui en douterait, qu’il connait par cœur son Rossini. Il sait en un tournemain se mettre le public dans la poche, grâce, notamment, à un sens du brio et du panache qui fait fi des irrégularités de rythme et de mise en place. On ferme les yeux également sur les phrases impossibles des cors ou les cordes souvent abandonnées à leur sort dans les contretemps. Si la scène peine à convaincre, l’intérêt musical reste intact et le chef milanais sait fédérer toutes les qualités du plateau.

Crédits photographiques : Annemie Augustijns

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