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Les bouleversants états d’âme de Stéphanie d’Oustrac

Grand écart pour l’ : après sa populaire tournée Bidochon durant l’automne, à Chambéry entraîne sa phalange dans un audacieux programme de raretés.

On a déjà dit les remarquables invités dont sait s’entourer . Les récents Tedi Papavrami et Christian Binet cèdent la place au joyau Stéphanie d’Oustrac. Celle que le programme présente comme « l’arrière-petite-nièce » de Poulenc met l’art consommé de son mezzo au service d’œuvres crépusculaires : La Phèdre de Britten, écrite pour Janet Baker, est l’ultime geste vocal d’un compositeur que la maladie empêcha de composer un énième opéra sur un sujet qui lui tenait à cœur. Conçue pour un orchestre à cordes choyé par des percussions et un clavecin indiquant la filiation haendélienne, Phèdre dépeint en un quart d’heure l’impasse de la femme de Thésée amoureuse de son beau-fils.

Il tramonto (« Le coucher de soleil ») que Respighi conçut aussi pour une chanteuse et un quatuor à cordes est la paisible élégie panthéiste d’une femme attendant la Mort, habitée par le souvenir ancien d’un amant défunt. Tant le sujet que l’écriture orchestrale, à défaut de l’inspiration mélodique, évoquent les Vier letzte Lieder. Impression renforcée par le mezzo velouté et paisible, jusque dans les graves, de Stéphanie d’Oustrac par ailleurs exemplaire dans la conduite des registres de Phèdre qu’elle avait déjà interprété en scène en 2003 à Nancy dans le dyptique imaginé par Yannis Kokkos pour Didon et Enée. Stéphanie d’Oustrac, jusque dans une présence physique magnétique n’en rajoutant jamais dans le pathos ou la démonstration, s’avère une alliée idéale de la délicatesse reconnue du compositeur anglais. Au terme des 15 minutes d’une œuvre bien sûr trop courte sur le papier, l’on a vraiment le sentiment d’avoir assisté à un opéra complet. Du grand art chez le compositeur comme chez l’interprète. Il faut dire aussi que, dans un parfait équilibre orchestre/voix, cordes graves somptueuses à l’appui, l’ rivalise de couleurs avec une chanteuse aussi impressionnante qu’éloignée de la diva ravageuse des clichés du monde lyrique. Les saluts confirmeront la grande complicité musicale unissant chef et cantatrice.

L’on est heureux de découvrir (contrairement au compositeur qui, ayant imaginé compléter sa galerie, ne les entendit jamais) les Deux Portraits que Britten écrivit dans sa jeunesse. Le premier, David Layton, dépeint un élève dont l’agitation faisait tout à la fois le désespoir de ses professeurs et le délice de ses camarades, dont Britten lui-même, croqué ensuite dans l’autoportrait introspectif d’une seconde pièce, E.B.B., d’abord baptisée Myself. L’alto révèle l’âme mélancolique du compositeur mais aussi le talent de François Jeandet, captivant de maîtrise.
L’orchestre s’engouffre également dans la virtuosité touffue et délicate à maîtriser d’Elgar dont l’Introduction pour quatuor à cordes et orchestre met les cordes aiguës à rude épreuve.

En toute logique brittenienne, une ineffable Mort de Didon purcellienne donnée en bis conclut une stimulante soirée vécue avec fascination de la part d’une salle où la diversité du public exhibe les fruits de la politique de l’Orchestre de Nicolas Chalvin de parler à tous les âges de la vie.

Crédit photographique : Stéphanie d’Oustrac © Perla Maarek; Orchestre des Pays de Savoie © Séverine Fraysse