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Rencontre manquée avec Pietragalla et Derouault

Dans « Je t’ai rencontré par hasard », le couple de danseurs le plus glamour et médiatisé du moment se retrouve sur la scène des Folies Bergères pour nous parler d’amour. De la rencontre amoureuse qui unit « deux solitudes », à la routine du quotidien, en passant par la sensualité de l’amour physique, Pietra et Derouault nous font vivre toutes les étapes de la vie à deux. Mais en restant à la surface des sentiments.

« Je t’ai rencontrée par hasard/ Ici, ailleurs ou autre part / Il se peut que tu t’en souviennes./ Sans se connaître on s’est aimés ». C’est au magnifique texte de la chanson « La Vie d’artiste » de Léo Ferré que fait référence le titre du spectacle de et .

Le thème est à la fois facile car il renvoie à des situations vécues et des histoires personnelles, et à la fois extrêmement délicat à traiter en raison de son caractère galvaudé même. L’originalité et le renouvellement d’un tel sujet passent moins par le discours que par le vocabulaire. Pietra et Derouault se singularisent par la volonté de rapprocher la danse du théâtre. Cette ambition est explicitement revendiquée dans le choix même du nom de leur compagnie, le Théâtre du corps. L’idée est de mettre en valeur le corps dans tous ses moyens d’expression. Dans Je t’ai rencontré par hasard, le mélange des genres est assumé : Pietra déclame les célèbres vers par lesquels Phèdre avoue à Œnone son amour coupable pour Hippolyte – « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue » ; , quant à lui, récite des extraits des Correspondances de Sade. Les saynètes comiques montrant la vie quotidienne dans son inévitable trivialité – boire le thé ensemble le matin, passer l’aspirateur ou le chiffon, se chamailler – utilisent les ressorts dramatiques.

Mais les ficelles sont grosses. Malgré la complicité évidente des danseurs, l’émotion ne transparaît pas. La trivialité du quotidien mise en exergue conduit certes à des passages drôles et touchants mais l’idée en elle-même n’est en rien originale. L’apparition de Pietra, un aspirateur à la main, évoque immédiatement l’Appartement de Mats Ek. Le quotidien du couple, à la fois drôle et éminemment tragique, Mats Ek l’a si brillamment exprimé qu’il est difficile de passer après.

Une impression de superficialité se dégage du regard porté sur le couple par Pietra et Derouault. Tout est tellement explicite : la maison, à la fenêtre de laquelle apparaît Pietra en Madone voilée, les scènes de ménage, les béquilles, le ventre rond de la maternité, l’inévitable scène de sensualité sur le lit qui reprend tous les clichés des pires prestations de Danse avec les Stars. De l’intensité et la sensualité recherchées, on bascule dans le cliché : Pietra, (de)vêtue d’une nuisette, et Derouault, en caleçon, tapent sur le lit avec des coussins, Derouault fait des galipettes sur le lit. Les respirations fortes, les cris, les airs éplorés, l’assimilation de Derouault tantôt à une figure christique, tantôt à un dieu grec, les hanches ceintes d’une sorte de toge blanche qui s’apparente plus à un édredon, tout verse dans l’outrance.

La chorégraphie non plus ne se démarque pas par son originalité et sa subtilité. Certes, le corps longiligne de Pietra, qui a gardé toute sa souplesse de liane, trace de belles lignes, fluides et aériennes, dans l’espace. Mais on se lasse un peu de la voir enchaîner les grands ronds de jambes, les bras levés et la tête renversée. Derouault montre une palette plus large. On touche du doigt toutes les capacités de ce danseur polyvalent et terrien, mais malheureusement, on reste sur un sentiment d’inabouti et d’exagération. Pourquoi, par exemple, après un joli solo, Derouault enlève-t-il sa veste pour la faire tourner au-dessus de sa tête comme s’il dansait sur « tomber la chemise » ? On attend en vain de beaux duos, exprimant toute la beauté et la profondeur du sentiment amoureux.

Enfin, il faut mentionner une maladresse dans la composition du spectacle. Le rideau s’ouvre sur un jeune pianiste virtuose, , seul sur scène, qui interprète différentes compositions avec brio, certes, mais on est étonné. S’agit-il d’un intermède pour faire patienter les spectateurs le temps que tous s’installent ? Non, le solo, d’environ 30 minutes, constitue bien la première partie du spectacle, sans avoir été annoncé nulle part. On s’attend alors à voir les danseurs apparaître sur scène. Et non, tombée de rideau et annonce d’un entracte de 20 minutes ! Il faut donc patienter une heure avant de voir ce pourquoi on est venu. Malheureusement, la suite ne permet pas de compenser le sentiment désagréable d’une attente déçue… ou d’une rencontre manquée.

Crédits photographiques : © Pascal Elliott