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Eugene Ormandy et Morton Gould piliers de la RCA

Deux publications RCA font honneur à deux grands musiciens un temps piliers du célèbre label américain : (1899-1985) et (1913-1996). Tous deux furent d'ailleurs également artistes CBS, et leur appartenance à l'une ou l'autre étiquette à divers moments de leur carrière prouve à suffisance leur notoriété, internationale pour , plus cantonnée – à tort ! – aux États-Unis en ce qui concerne .

Aux côtés d'une excellente anthologie Sibelius publiée dans cette même série « Masters » de RCA, en voici sa cousine consacrée par Ormandy à Tchaïkovski, et elle est tout aussi attachante, même si elle ne comporte pas toutes les gravures stéréo du compositeur russe, ce qui nous prive de doublons qui auraient pu se révéler passionnants : il faut constater que Ormandy a bien plus enregistré Tchaïkovski que Sibelius, et Sony s'est raisonnablement limité aux dernières gravures RCA du chef, ne recourant à celles de la CBS, antérieures, que pour les œuvres uniquement enregistrées pour la Columbia américaine.

Le principal intérêt de cet album est de regrouper les gravures des « huit » symphonies de Tchaïkovski – Ormandy étant le seul chef à avoir gravé l'ensemble – c'est-à-dire comprenant aussi la Symphonie Manfred op. 58 et même l'apocryphe Symphonie n°7 en mi bémol « La Vie » reconstituée par Semion Bogatiriev, dont Ormandy nous offrit le premier enregistrement hors URSS (CBS, mars 1962). Un autre avantage est de disposer des trois Concertos pour piano : le pianiste Gary Graffman les avait gravés tous trois, cependant avec George Szell pour le célébrissime n°1 ; aussi pour ce dernier, nous disposons de l'excellent et méconnu Tedd Joselson en soliste dont ce fut le premier disque. Le Concerto pour violon en ré op. 35 est ici interprété par qui tout remarquable qu'il soit ne fait pas oublier l'incomparable David Oïstrakh avec les mêmes orchestre et chef. La musique de ballet n'est pas omise, et Ormandy en avait concocté de larges sélections qui dépassaient amplement les suites traditionnelles : nous les retrouvons ici, ainsi que les poèmes symphoniques les plus connus, dont il convient de mentionner un remarquable Francesca da Rimini op. 32 joué avec dignité et sans excès.

C'est d'ailleurs ce qui caractérise ces interprétations automnales et souveraines d' : dignité et sobriété – que certains qualifieront sans doute d'indifférence – et d'ailleurs sans trop s'embarrasser de considérations pseudo-psychologiques, mais toujours avec ce son si caractéristique façonné par Stokowski et maintenu amoureusement par Ormandy. La seule déception concerne la belle Sérénade pour cordes en ut op. 48 : non qu'elle soit médiocrement jouée, loin de là – les cordes philadelphiennes sont dignes de leur réputation – mais même pour l'époque de l'enregistrement (CBS, avril 1960), il est absolument inadmissible de défigurer l'œuvre en ne jouant que l'introduction et la réexposition de forme-sonate des deux mouvements extrêmes, les amputant respectivement de 119 mesures (37 à 155) et 212 mesures (84 à 295) !…

Le pianiste, arrangeur, chef d'orchestre et compositeur américain fut un musicien vraiment complet, à l'instar de , même si sa notoriété ne fut pas vraiment égale à celle de ce dernier, tout au moins sur le vieux continent. Tout aussi à l'aise dans le domaine de la musique légère de qualité qu'au concert, par sa longue et fructueuse carrière, il avait grandement contribué à effacer les frontières entre concert et musiques populaires. Ces barrières n'ont d'ailleurs aucun sens chez bien des musiciens anglo-saxons. Morton Gould avait son propre orchestre avec lequel il a enregistré maints albums de qualité pour CBS et RCA, dont un Billy the Kid de Copland que d'aucuns considèrent idiomatique et supérieur par sa vitalité à la version plus terne d'Eugene Ormandy… Les gravures des années 60 avec l'Orchestre Symphonique de Chicago constituent l'un des sommets et l'un des moments les plus heureux de sa carrière, et elles sont rassemblées chronologiquement dans ce beau petit coffret à l'occasion du vingtième anniversaire de sa disparition, ce qui est le moindre des éloges discographiques que l'on pouvait lui faire.

Elles font la part belle – on s'en doutait – à la musique américaine avec une version exhaustive des Spirituals for Orchestra, son œuvre la plus connue, la Dance Symphony d'Aaron Copland (1900-1990) dont on s'étonne que ce soit le premier enregistrement avec orchestre américain de l'œuvre, mais surtout deux disques admirables consacrés à (1874-1954) : la première mondiale discographique de la Symphonie n°1 en ré mineur reste la meilleure, et les autres pages de ce visionnaire sont à l'avenant. À une époque où l'on commençait à peine à redécouvrir le compositeur danois, les œuvres de Nielsen n'ont aucun secret pour Morton Gould, tout aussi à l'aise également chez les Russes : superlative Symphonie n°2 « Antar » op. 9 de Rimski-Korsakov, couplée à la brève et belle Symphonie n°21 en fa dièse mineur en un mouvement op. 51 de Nikolaï Miaskovski, dirigée en première américaine à Boston par Serge Koussevitzky, le 30 octobre 1942. Et nous aurions tort de négliger cette compilation de valses issues de diverses œuvres de Tchaïkovski, somptueusement enlevées par un chef et un orchestre à leur sommet. Voilà donc un superbe hommage à Morton Gould, magnifique musicien particulièrement éclectique et constamment inspiré. Un disque d'une importance historique capitale toutefois manque à ce florilège russe : les Symphonies n°2 en si majeur « À Octobre » op. 14 et n°3 en mi bémol majeur « Le 1er mai » op. 20 de Dmitri Chostakovitch que Morton Gould enregistra en toute première mondiale de manière superlative avec le Royal Philharmonic Orchestra … donc hélas absentes de ce coffret uniquement consacré à Chicago…

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