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Le piano enchanté de Yulianna Avdeeva

Chopin, Mozart, Liszt par : un disque original et foisonnant.

La pianiste , depuis sa victoire au concours Chopin en 2010, poursuit une carrière aussi discrète que passionnante (lire notre entretien).
Après un premier disque consacré à Schubert, Prokofiev et Chopin, elle livre un second enregistrement, pensé non pas comme un hommage au piano – l’expression serait bien pompeuse –, mais comme une invitation à l’émerveillement devant l’instrument-roi et ses possibilités illimitées. Nulle tentation d’exhaustivité, nul grand discours, dans cette heure de musique ; seulement un choix d’œuvres de trois précurseurs, de trois des musiciens qui, entre tous, ont exploré avec le plus de hardiesse les continents pianistiques inconnus.

Chopin, tout d’abord, et son art du piano-chant. Le choix de la Fantaisie est excellent : c’est une pièce peut-être légèrement moins prisée que les Ballades ou les Préludes (moins ressassée, également), mais remarquable d’équilibre. La fougue passionnée alterne avec des épisodes plus énigmatiques, auxquels le toucher délicat de la pianiste rend toute justice : quelles belles harmonies, par exemple, dans le Lento sostenuto central ! Partout où l’influence du bel canto se fait sentir, Avdeeva dessine le contour des mélodies avec un soin qui n’exclut ni le caractère, ni la liberté de ton. On regrette seulement que l’exercice de l’enregistrement, et la prudence qu’il requiert chez une jeune instrumentiste, émoussent quelque peu les rugosités et les emportements flamboyants qui ponctuent cette Fantaisie.

Le génie du contraste mozartien se trouve illustré par la première sonate que le compositeur ait écrite pour piano-forte. Les trois mouvements regorgent de jeux de nuances, où la pianiste varie le timbre à l’infini, à cent lieues d’un « blanc et noir » simpliste, mais toujours avec une élégance parfaite. Pourtant, c’est dans Liszt, enfin, que culmine ce programme : c’est dans ce répertoire qu’Avdeeva, de talentueuse, devient étourdissante. Le symphonisme de Liszt, comme on pourrait l’appeler – c’est-à-dire cet art de comprendre le piano comme un orchestre à lui seul – oblige la pianiste à s’investir totalement dans la musique, à se départir de sa modestie, à balayer tout soupçon de froideur. Après une lecture du Dante est impeccable, implacable, plein de grandeur et, lorsqu’il le faut, de recueillement ; mais c’est surtout la paraphrase d’Aïda qui fascine. Chez Avdeeva, la candeur du style bannit l’emphase, et cette pièce trop méconnue devient un pur chef-d’œuvre. On entend les harpes, les voix, la cantilène d’Aïda et Radamès, et toute la théâtralité du dernier acte de l’opéra, avec une justesse qui pénètre l’âme. Ce tourbillon de couleurs, aussi maîtrisé que véritablement fantaisiste, serait à lui seul la raison d’être de ce disque captivant !

Crédit photographique : © Mirare

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