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Festival de quatuors du Lubéron, les Pražák de retour au sommet

Itinérant dans les merveilleuses petites églises de cette ravissante région, le 41e festival de quatuors à cordes du Lubéron a choisi cette année comme fil conducteur l’Autriche-Hongrie de 1867 (année du couronnement de l’impératrice Élisabeth comme reine de Hongrie) à 1918.

La programmation fait la part belle aux meilleurs quatuors tchèques (Pražák, Talich, Zemlinsky), viennois (Artis, Hugo Wolf) et, bien sûr, français de l’heure, ainsi qu’à de nombreux chefs-d’œuvre méconnus de cette époque de grands maîtres injustement délaissés comme Dohnányi, Suk ou Zemlinsky. Les deux concerts auxquels nous avons assisté se révélent aussi passionnants l’un que l’autre par leur programmation, quoique bien inégaux musicalement.

Le capte évidemment la sympathie pour sa formation, quatre musiciens issus d’une même fratrie, mais hélas demeure souvent incertain tant dans sa justesse que dans sa cohésion. D’une simplicité trompeuse, le dernier Haydn, celui de l’op. 76 n° 5 avec son sublime mouvement lent, peut-être le plus beau jamais écrit par le compositeur, exige une intonation et une mise en place parfaites, faute de quoi son écriture inspirée tombe à plat. Et le difficile Troisième Quatuor de Schumann, orageux chef-d’œuvre polyphonique, presque symphonique, a sombré dans un chaos brouillon, desservi de plus par l’acoustique réverbérée de la petite église de Goult. La part la plus originale du programme était la reconstitution de la première rédaction du Quintette op. 34 de Brahms avec deux violoncelles, une version que le compositeur soumit à Joachim qui l’exécuta en 1863 avant de la rejeter, ce qui incita Brahms à réécrire l’œuvre pour quintette avec piano. Détruite par Brahms, cette première mouture a fait l’objet d’une tentative de reconstitution par un musicologue anglais, Sebastian Brown en 1947 ;  intéressant certes, mais l’absence de contraste entre les lignes mélodiques confirme que Brahms a bien eu raison de réécrire l‘œuvre en intégrant le clavier.

Après cette soirée peu convaincante, celle du 16 août se situe à une toute autre hauteur. En novembre 2015 à La Baule, nous avions regretté que le premier violon d’alors déséquilibre l’ensemble. Ce soir dont le jeu généreux et le large vibrato caractéristique des cordes tchèques s’accorde très nettement mieux avec ses trois collègues, le génial violoncelliste gardant un rôle central évident. Qui d’autre aujourd’hui peut ainsi jouer le difficile Quatuor n° 2 de Smetana avec autant de passion, de lyrisme mais aussi d’évidence et de cohérence en dépit des changements de direction incessants imposés par un compositeur guetté par la surdité et la folie ? Qui pourrait restituer à la rare mais splendide Sérénade en trio op. 1 de Dohnányi son parfum subtil entre souvenirs mozartiens et accents hongrois ? Et quel triomphe pour l’altiste à qui revient le chant de la Romance, deuxième mouvement. Pour conclure, le deuxième Razumovsky rappelle que l’enregistrement des quatuors de Beethoven par les Pražák demeure l’un des meilleurs de ces dernières années, avec celui des Berg, hélas aujourd’hui démantelés. A l’entracte, les spectateurs ne tarissent pas non plus d’éloge sur le premier concert des Pražák donné l’avant-veille et dont l’op. 105 de Dvořák avait apparemment marqué les auditeurs. Ce n’est pas le moindre mérite du festival du Lubéron que de permettre aux amateur de prendre l‘exacte mesure de l’état de l‘art si difficile et exigeant du quatuor à cordes tel qu’il est aujourd’hui.

Crédits photographiques : (c) Festival International de Quatuors à Cordes du Luberon