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L’Ensemble Musikfabrik sous la direction d’Enno Poppe

Luxueux, l’Espace Pierre Cardin accueille le Festival d’Automne. L’ de Cologne, sous la direction du compositeur et chef , investit le plateau pour un concert en deux volets très contrastés où la musique de Poppe – une des têtes d’affiche de cette édition 2016  – côtoie celle de Mark André et de qui souffle cette année ses 90 bougies.

Mis à l’honneur par le Festival d’Automne en novembre 2010 où il jouait du piano avec son épouse sur la scène de l’Opéra Garnier, termine aujourd’hui son opéra Fin de partie sur la pièce éponyme de Samuel Beckett. Ce sont ses Bagatelles pour flûte, contrebasse et piano op.14d (1981 révisé en 1999) qui débutent la soirée. Quatre de ces six miniatures sont des adaptations de son cycle pour piano Játékok. Kurtág tire partie de ce dispositif atypique en jouant sur la tension des registres opposés ou, tout au contraire, sur l’hybridation des timbres, la contrebasse dans l’extrême aigu rejoignant parfois les sonorités de la flûte. La tension du geste instrumental, économe et incisif, y est toujours maximale, d’où jaillit l’intensité émotionnelle du timbre. La concentration et l’engagement des trois interprètes – , piano, , flûte et , contrebasse – y contribuent magnifiquement.

revient sur scène avec le violoncelliste pour interpréter E2 – E comme énergie – de Mark André. Minimale et de très bas voltage, la musique du compositeur franco-allemand, comme celle de son maître Helmut Lachenmann, est toujours expérience d’écoute singulière. E2 est joué au bord du silence par deux instruments dont les cordes n’émettent que des vibrations ténues, sombres et mystérieuses comme celles de la contrebasse ou délicatement colorées sur le violoncelle. Souffle, chuintement, glissades, petits chocs… habitent un univers éminemment diversifié et articulé, suscitant une chorégraphie de gestes qui fascinent l’œil autant que l’oreille. Des tensions diverses et émergences sonores modèlent une dramaturgie au sein de cette trajectoire étrange et toujours pulsée. On admire l’élégance et la délicatesse du jeu des deux musiciens conférant à l’œuvre une aura subtile et poétique.

rejoint l’ (neuf instrumentistes) pour diriger en fin de première partie, les quatre Brefs Messages op.47 (2010) de Kurtág. Ce sont également des arrangements du cycle Játékok. Les deux premiers sonnent en duos – trompette et trombone d’abord, cor anglais et clarinette basse ensuite. Le troisième instaure une antiphonie cuivres et cordes tandis que le dernier, moins convainquant, mobilise le tutti au sein d’une écriture très/trop bigarrée mettant les interprètes au défi.

La seconde partie de la soirée réunit trois pièces d’Enno Poppe, toutes commandées par l’Ensemble Musikfabrik. A l’aphorisme de Kurtág s’oppose ici la variation développante du compositeur allemand. Ses titres – Haare (cheveux), Fell (peau) et Stoff (tissu) – font systématiquement référence à une matière : « J’aime l’organique. La métaphysique ne m’intéresse pas… » prévient le compositeur fixé aujourd’hui à Berlin. Haare est une pièce étonnante pour violon solo écrite pour qui l’interprète ce soir. Poppe y explore furieusement et obsessionnellement le geste du glissando obtenu le plus souvent sur la corde grave de l’instrument. Le son droit n’intervient que lors de courtes trêves consenties à la violoniste. La trajectoire du son est constamment modifiée, par la variété des vibrato, trémolo, tremblement… et le caractère du jeu tour à tour agressif, sensuel voire théâtral. La performance de l’interprète n’est rien moins que stupéfiante.

La seconde pièce Fell (peau) invite, en soliste toujours, le percussionniste . Sur la scène depuis le début de la soirée, le set de percussions réunit les instruments de la batterie de jazz et quelques matériaux exogènes comme les deux immenses güiros et un couple de blocs métalliques fixés à hauteur de bras du soliste. Joués par intermittence, ils rompent le continuum sonore de la batterie ou s’immiscent plus subtilement dans l’écriture rythmique pour en varier les temporalités et nuancer les couleurs. La dimension virtuose du geste instrumental y est constamment sollicitée ainsi qu’une jubilation rythmique qui s’exaspère dans les dernières minutes de la partition.

La jubilation sonore et rythmique confine à la transe dans Stuff (tissu), pièce d’envergure (20′) pour neuf instruments dirigée par le compositeur à la fin du concert. Le maillage y est serré et savant, n’accordant que peu de répit aux instrumentistes. Poppe multiplie les strates sonores et les temporalités plurielles qu’il soumet à l’action de processus implacables. L’œuvre se développe selon cette « croissance organique » qu’il appelle de ses vœux, couronnée d’un grand stretto final dardant ses couleurs jusqu’à l’ivresse.

Crédit photographique : Enno Poppe (c) Klaus Rudolph