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Dallapiccola, Lazkano et Poppe aux Bouffes du Nord

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Théâtre des Bouffes du Nord. 10-X-2016. Festival d’Automne.
Luigi Dallapiccola (1904-1975) : Goethe-Lieder; Ramon Lazkano (né en 1968) : Lurralde pour quatuor à cordes ; Ezkil pour guitare ; Enno Poppe (né en 1969) : Buch pour quatuor à cordes. Marion Tassou, soprano ; Mathieu Steffanus, Benoît Savin, Manuel Metzger, clarinette ; Caroline Delume, guitare ; Quatuor Diotima : Yun-Peng Zhao, Constance Ronzatti, violons, Franck Chevalier, alto, Pierre Morlet, violoncelle.

quatuor__diotima_6_jeremie_mazenqC’est toujours avec un immense plaisir que l’on retrouve le sur le plateau des Bouffes du Nord, lieu propice à la musique de chambre et à ses confidences. Inscrit dans le cadre du Festival d’Automne, le concert est la deuxième étape du portrait Lazkano amorcé au Théâtre du Châtelet. A l’affiche, son deuxième quatuor à cordes côtoie celui d’ qui a dédié sa pièce aux Diotima.

Rarement programmés, les Goethe-Lieder (1953) du compositeur italien débutent le concert, invitant sur scène la soprano et les clarinettistes , Benoît Savin et Manuel Metzger, offrant avec trois instruments de la même famille (clarinettes en mib, sib et clarinette basse) une amplitude sonore vertigineuse. Les sept quatrains constituant le texte chanté sont assemblés par Dallapiccola lui-même à partir du Livre de Suleika, l’un des douze livres du Divan occidental-oriental écrit par Goethe. Sous l’influence de Webern, tant par le dispositif sonore que la rigueur d’une écriture aphoristique, le compositeur confère à chaque micro-mouvement une couleur voire une lumière différente en variant l’effectif instrumental. Si n’est pas une grande voix, son timbre homogène, au médium chaleureux, sert de manière sensible et expressive la ligne vocale exigeante, tressée avec celle des clarinettes au sein d’un univers conciliant combinatoire formelle et émotion du timbre.

Attaché à ses racines, donne un titre basque à son deuxième quatuor, créé à Bruxelles en 2012 par les Diotima. Lurralde signifie Territoire, un espace, dit-il, « dont les limites sont temporelles ». Il est toujours difficile d’appréhender par les mots la musique de Lazkano tant la matière sonore y est fragile et éphémère. Dans une sensibilité microtonale, le quatuor tisse une toile arachnéenne où les sonorités sont le plus souvent filtrées – « érodées, friables et instables » selon les mots du compositeur – mais toujours hyperactives, hérissées de gestes violents (pizzicati et accords arrachés) sans pour autant laisser le son se déployer et résonner. « Une musique d’os », dirait , mettant l’écoute au défi. Certains gestes instrumentaux semblent d’ailleurs davantage convoquer l’œil que l’oreille, comme la main du violoncelliste couvrant les cordes de son instrument au terme de cette trajectoire labyrinthique. Les Diotima sont des « acteurs » sur mesure pour ce théâtre de sons fantasmatiques dont ils se sont merveilleusement approprié le territoire.

L’immense guitariste est seule en scène en début de seconde partie pour Ezkil (Cloche en basque), la seconde oeuvre de Lazkano à l’affiche. Elle est écrite pour le 150ème anniversaire du compositeur et guitariste Francisco Tárrega. A sa manière répétitive et lancinante, elle prend des allures de Tombeau. Lazkano a drastiquement modifié l’accord de l’instrument pour générer un monde sonore détempéré tout en réutilisant certains archétypes de l’écriture de guitare. La pièce singulière et virtuose, sollicitant parfois une certaine violence du geste, explore des harmonies nouvelles et découvre un territoire inouï. y déploie une palette de sonorités et de résonances très impressionnante.

Impressionnante, la dernière pièce de la soirée ne l’est pas moins sous les archets experts des Diotima. , l’une des plus grandes figures de la musique allemande d’aujourd’hui, écrit son deuxième quatuor à cordes (2016) à la mémoire de . Le titre Buch (Livre) renvoie bien évidemment au Livre pour quatuors de ce dernier, « l’un des quatuors les plus extraordinaires, les plus longs, les plus rêches, les plus incompréhensibles et les plus bouleversants que je connaisse » précise Poppe dans les notes de programme. On décèle dans les cinq mouvements de Buch une forme tressée qui aurait plu au créateur de l’. Avec cette puissance du geste qui le caractérise et l’action des processus évolutifs qui guident la trajectoire, Poppe travaille sur de brèves figures motrices qu’il fait proliférer au sein des seize cordes. Le mécanisme est inexorable dans un premier mouvement roboratif mais la figure flexible et glissée, presque schiarrinienne, qui anime le deuxième mouvement, circule avec un certain humour dans tous les registres et les modes d’énonciation. Après un troisième mouvement scherzando et elliptique, le quatrième pétrit les mêmes matériaux dans une écriture plus tendue et presque acrobatique. Le dernier mouvement fait miroiter les couleurs du spectre sonore et toutes ses composantes micro-intervalliques, donnant à entendre les plus fines divisions du son jusqu’à l’inertie totale de la matière. L’interprétation magistrale des Diotima maintient l’écoute captive durant les trente minutes d’une trajectoire fulgurante dont l’autorité formelle et l’art du développement s’inscrivent dans la grande tradition beethovénienne.

Crédit photographique : © Jérémie Mazenq

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