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Boulez demeure, avec l’ICE et Pascal Gallois

Fondé en 2001, l’International Contemporary Ensemble (ICE) s’impose aujourd’hui comme l’une des plus belles formations états-uniennes qui se consacrent au répertoire des XXe et XXIe siècles. Son envergure (35 musiciens) et son chef, , ex-soliste de l’EIC, force la comparaison avec l’éminente phalange parisienne, surtout lorsque l’ICE fait résonner la musique de . Les trois œuvres figurant dans ce nouvel album étaient à l’affiche du concert anniversaire des 90 ans de Boulez fêtés par l’ensemble à New-York et partout dans le monde, en 2015.

Chef-d’œuvre de la seconde moitié du XXe siècle, Le marteau sans maître (1954) sur des poèmes de René Char n’a pas pris une ride, bien au contraire. D’une exigence absolue, même pour les interprètes les plus aguerris, l’œuvre, aujourd’hui maîtrisée techniquement, laisse aborder au sensualisme de ses lignes et aux nuances différentielles de ses sonorités. Telle est la version chatoyante autant que virtuose qu’en donne l’ICE, servie par une prise de son ad hoc : ainsi, cette captation de la flûte en sol dans Commentaire I de « Bourreaux de solitude » où la sonorité de l’instrument nimbée de mystère souligne d’emblée la dimension du rituel. L’arabesque fantasque de « l’artisanat furieux » laisse apprécier l’énergie et la volupté du timbre des deux partenaires, la mezzo-soprano Katalin Karolyi au côté de la flûtiste Alice Teyssier. Véritable féerie pour l’oreille, les commentaires de « Bourreaux de solitude » restituent l’espace foisonnant d’un gamelan imaginaire. Étonnant également est le relief que Katalin Karolyi confère aux mots de René Char : ils instaurent une dramaturgie sans jamais briser l’équilibre entre la voix et les instruments.

Conçue en 1965, période où le compositeur s’aventure dans l’écriture dite aléatoire, Éclats se situe, paradoxalement, au plus près du « geste boulézien », celui du compositeur comme celui du chef d’orchestre que l’œuvre fait inévitablement revivre. Le charme des sonorités – mandoline, guitare, célesta, cymbalum, cloches-tube… – et le maniérisme des articulations, entre pointillisme et longues résonances entretenues, sont ici magnifiquement restitués par l’ICE et leur chef, totalement habités par l’esthétique du Maître. C’est un nouvel enregistrement (2015) du Dialogue de l’ombre double, pour basson et électronique, que propose pour clore l’album. Le grain singulier, l’énergie et l’aspect giratoire du son de l’interprète virtuose captivent tout du long. Si l’écriture de l’espace mis en jeu par la partie électronique est particulièrement soignée, un enregistrement binaural aurait pu ici la magnifier.