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À Luxembourg, Anna Prohaska est « Behind the lines »

Avec son programme cohérent et ambitieux consacré aux horreurs de la guerre – de toutes les guerres – transforme son tour de chant en tour de force, où professionnalisme, théâtralité et émotion sont les maîtres mots.

Le récital chant-piano n’est décidément plus ce qu’il était. Au tour de chant savamment minuté et organisé d’autrefois, destiné avant tout à mettre en valeur l’instrument mais aussi le tempérament musical de l’interprète, se substituent désormais de véritables voyages initiatiques, conçus autour de programmes thématiques à la fois disparates et cohérents dans leur composition, ambitieux dans leur projet. Le concert « Behind the lines » proposé par est particulièrement emblématique de cette nouvelle tendance, qui fait du récital piano-chant un grand moment d’intensité thématique et musicale, ce qu’il a toujours été en fait lors de l’interprétation de grands cycles conçus comme une unité: La Belle meunière, Le chant du cygne, Le voyage d’hiver, etc. Preuve de l’acceptation et de la compréhension de ce nouveau format, l’absence d’applaudissements entre les pièces musicales et l’absence du bis en fin de programme. Le public, pourtant enthousiaste comme l’a montré une spontanée ovation debout, a tout de suite compris à quel point un bis eût été déplacé et incongru.

Données sans interruption, les pièces retenues pour ce qu’il faut donc bien appeler un « cycle » s’enchaînent dans la plus grande logique tonale, musicale et littéraire, indifféremment de tout critère d’époque, d’esthétique ou de langue. Beethoven est soudé avec Eisler, Schubert à Wolfgang Rihm, Poulenc est intercalé dans des Schumann, l’Élisabéthain Michael Cavendish figure entre Eisler et Schubert. La Jeanne d’Arc de Liszt cohabite avec les autres figures féminines mises en musique, ces mères, veuves ou amantes qui se trouvent être les témoins passifs et impuissants des horreurs qu’elles n’ont pas commises et encore moins souhaitées. Retour aux programmes incohérents et composites du dix-neuvième siècle? Certes pas ! On sent bien le fil rouge qui unit tous ces morceaux savamment choisis. Passant sans difficulté de son allemand natif à l’anglais, au russe ou au français – diction très compréhensible dans Liszt, plus laborieuse dans Poulenc – la jeune soprano autrichienne sidère par son aisance linguistique et sa versatilité musicale. Très lyrique dans Schubert, Schumann, Liszt et Mahler, elle maîtrise tout aussi bien le Sprechgesang et l’art de colorer les mots que le legato et les pianissimi les plus impalpables. La voix, de nature essentiellement légère, peut également se permettre des variations dynamiques généralement interdites à la majorité des sopranos colorature. Et surtout, l’art de dire les mots permet, notamment dans le Ellens Gesang de Schubert et le Wo die schönen Trompeten blasen de Mahler, ces moments de suspension du temps qui font tout le prix de ces rencontres d’exception. Inutile de dire que le pianiste respire et fait corps avec son interprète. Des artistes, un programme et un engagement qui forcent le respect.

Crédit photographique : Anna Prohaska © Holger Hage – Deutsche Grammophon