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Édition frustrante pour les 80 ans d’Edith Mathis

Deutsche Grammophon a publié un coffret de sept CDs en hommage à la soprano suisse pour célébrer son quatre-vingtième anniversaire. L’intention est louable, mais le résultat décevant par un survol émietté de la carrière de la grande cantatrice.

C’est peut-être la loi du genre, mais alors que plusieurs de ses enregistrements majeurs ont disparu, la marque au cartouche jaune se contente d’extraits par trop connus de ses Mozart, où elle fut magnifique, avec quelques bribes d’oratorios et d’opéras.  Fort heureusement, l’ensemble de Lieder est plus cohérent.

Et puis l’on comprend peu que six mois plus tôt, le même label avait gratifié sa consœur Gundula Janowitz d’un coffret de quatorze CDs, comme s’il existait des anniversaires ou des grandes cantatrices de seconde zone. Certes n’a pas enregistré exclusivement chez Deutsche Grammophon, mais depuis des années déjà, les labels Philips et Decca se retrouvent avec DG au sein du consortium Universal.

Il faut dire que la carrière d’Edith Mathis, construite avec patience et constance est en tous points admirable, bien que la dame fût d’une grande discrétion. Dès l’enfance, elle a toujours voulu devenir chanteuse et dans sa ville natale de Lucerne, elle fut considérée comme une enfant prodige, commençant sa carrière à Zurich, puis Cologne avec Wolfgang Sawallisch. Longtemps abonnée aux rôles de soubrettes mozartienne, où elle fut plébiscitée en Chérubin, elle connut une longue et fructueuse collaboration avec Karl Böhm, qui contribua à façonner son style et son esthétique de chant. Avec Leonard Bernstein et Rafaël Kubelik, elle participa à la reconnaissance de la musique de Mahler. Mais elle fut aussi profondément marquée par des chefs charismatiques comme Herbert von Karajan ou Carlos Kleiber auxquels on peut ajouter de belles collaborations avec Karl Richter, Armin Jordan, Neville Marriner ou Antal Doráti. Edith Mathis atteignit le zénith de sa carrière dans les années 70 en apparaissant régulièrement au Metropolitan Opera de New-York, au Royal Opera House de Covent Garden, à l’Opéra d’État de Bavière ou au festival de Salzbourg.

La lumineuse cantate de Bach Jauchzet Gott in allen Landen BWV 51 où Edith Mathis dialogue avec la trompette de Pierre Thibaud, les arias des cantates BWV 199, 10, 68, 180 et 21 et les trois arias de la Passion selon saint-Matthieu témoignent du travail de fond avec Karl Richter sur ce répertoire, en marge de l’émergence des baroqueux.

La frustration vient surtout du deuxième CD par de maigres extraits des Saisons et de la Création de Haydn avec Neville Marriner et son Academy of Saint Martin in the Fields. Pas une note du fameux album d’arias avec Armin Jordan et sa participation à l’intégrale des opéras de Haydn avec Antal Doráti, l’Orchestre de chambre de Lausanne et le chœur de la radio de la Suisse romande est totalement occultée. Elle y figure pourtant en excellente compagnie en Vespina de l’Infedeltà delusa et en Clarice d’un réjouissant Il Mondo della luna.

Une mozartienne de grande classe

Le Recordare du Requiem de Mozart, ainsi que le Fac ut portem Christi mortem du Stabat Mater de Dvořák et le Ihr habt nun Traurigkeit du Requiem allemand de Brahms semblent sortis de nulle part. Deux extraits avec chœur des Symphonies n°2 et n°8 de Mahler avec Kubelik nous privent du rayon de soleil de la Quatrième avec Bernstein ou Karajan.

Un beau disque Mozart rend justice à sa voix fraîche, son style impeccable et sa diction lumineuse, mais les extraits de sa Suzanne des Noces de Figaro ont été publiés à l’envi, au détriment de Chérubin qu’elle magnifia auparavant. Si les tempos sont parfois un peu alanguis avec Karl Böhm, on apprécie un savoureux Ch’io mi scordi di te ? … Non temer, amato bene avec au piano et à la direction. On regrette de n’avoir que des miettes d’Ilia dans Idoménée et un trop éphémère air de Silvia dans Ascanio, qu’elle transcendait.

Deux extraits de Fidelio avec Böhm et trois airs du miraculeux Freischütz de Carlos Kleiber témoignent de sa grande époque lyrique, tandis que sa Marguerite de La Damnation de Faust avec Seiji Osawa est à oublier.

Par contre, Edith Mathis était une formidable mélodiste et elle méritait pleinement le titre de Kammersängerin que lui avait décerné l’Opéra d’État de Bavière en 1980. L’ensemble de Lieder de Schumann, qui constitue la perle de ce coffret, le démontre avec bonheur. Les cycles Myrthen, Frauenliebe und Leben, l’Album pour la jeunesse, les Wilhelm Meister et les sepy Lieder de l’op. 104 sont enfin rassemblés avec magnifique au piano. Cinq pépites mozartiennes avec et douze des vingt-trois numéros du Livre de chants italiens de Wolf complètent le tableau.

Enfin, l’hommage incomplet s’achève par quelques bribes des inoubliables Volkslieder avec et , puis des duos de Brahms avec .

Frustration suprême et agaçante désinvolture de l’éditeur, l’intéressante notice de Peter Hagmann n’est même pas traduite en français, ce qui fait désordre concernant une Suissesse francophone. Malgré ces réserves, c’est tout de même un bonheur d’entendre à nouveau cette grande cantatrice.