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À Genève, l’Ismène d’Isabelle Adjani

En ouverture de sa saison, le de frappe un grand coup avec la présentation d’Ismène, une œuvre du compositeur chilien . Commande de l’ensemble genevois, elle était présentée en création mondiale et portée par la comédienne . Analyse.

Magnétique, ouvre le premier concert de cette nouvelle saison du , dont le point focal est la présence d’. La comédienne entre en scène. Sa lente démarche, le noir de ses cheveux tombants, la pâleur des mains et du visage, la grande robe blanche jusqu’aux pieds, à l’index droit une bague noire à la lueur électronique bleue devient l’unique contraste de cette diaphane apparition. On reste stupéfait par l’incroyable présence de la comédienne. On retient son souffle. On est prêt à accepter, à communier.

Rapidement, on ressent un léger malaise. Le texte d’Ismène, poème de l’écrivain grec Yánnis Rítsos adapté par , reste confiné dans une série de pensées confuses traversant l’esprit d’Ismène, la sœur d’Antigone. La lecture qu’en avait faite la comédienne l’an dernier dans le cadre du Festival d’Avignon était partagée par un second comédien qui en assurait une partie illustrative. Dans cette adaptation, on n’entend plus que les mots d’Ismène, énoncés par une Isabelle Adjani étonnamment monocorde. Du coup la prose perd de sa substance, de sa force. On décolle du propos. De plus, lorsqu’on entend, à travers une sonorisation pas très performante : « Au mur, les grandes horloges se sont arrêtées. Personne ne les remonte. », on peine à s’imprégner de cette Grèce antique qui déjà avait troqué le sablier pour la mécanique horlogère. Approximation d’une traduction du texte original ? Poésie ? Peut-être.

Javier Muñoz Bravo offre une musique dont les harmonies tortueuses contrastent douloureusement avec les mots de la comédienne. Imaginée pour habiller le poème, son agressivité le dévêt. De même sent-on la comédienne gênée par la contrainte de dire ses mots en rythme avec l’omniprésence d’une musique dont les couleurs et les dissonances contrastent avec l’esprit éthéré du texte.

Qu’aurait-on désiré ? On ne sait. Mais certainement autre chose que ce choix d’une lecture inexpressive même si l’esprit du poème ne demande pas les éclats vocaux de la femme humiliée. Alors, on questionne la justification de faire porter ce texte par Isabelle Adjani, sinon pour faire passer une œuvre qui n’aurait pu intéresser sans l’attrait de la star.

Fort heureusement, plus tôt dans la soirée, la soprano française offre des instants d’une remarquable qualité vocale. Si l’air de concert Alma grande et nobil cuore la porte vers les limites techniques de sa voix, plus particulièrement dans les passages d’agilité, les deux airs tirés d’Armide et d’Iphigénie en Tauride de Gluck sont splendidement chantés. La diction parfaite, le legato ample, Patricia Petibon affirme une complète maîtrise de ce genre d’opéra. Non seulement vocalement, mais son engagement corporel démontre une formidable sensibilité à l’esprit du livret. Son magnétisme opère profondément sur l’orchestre qui semble totalement libéré de la crispation qui l’accablait pendant l’inégale interprétation de la Suite d’Hippolyte et Aricie de Rameau ouvrant le concert.

Avec la Symphonie n°3 en si bémol majeur « Rhénane » de Schumann, on retourne au grand romantisme. Mais, sont-ce des résidus de la musique de Javier Muñoz Bravo gravés dans l’esprit des musiciens et du chef de l’orchestre Geneva Camerata qui les empêchent d’aborder cette symphonie avec grandeur ? Peut-être, mais reste que le premier mouvement est joué plus militairement qu’animé, ou du moins avec un fortissimo soutenu et peu musical. On aurait apprécié que s’active à mieux tenir ses troupes. Dissipées en plusieurs occasions, elles offrent néanmoins un inspiré quatrième mouvement habité de solennité tragique.

Crédits photographiques : Isabelle Adjani ; Patricia Petibon © Kronos Pictures et Mathieu Quehen