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L’univers des sonates de Scarlatti selon Jean Rondeau

s’affirme de disque en disque comme l’un des grands clavecinistes de sa génération. Ce Scarlatti offre une vision traversée par un nouveau souffle lumineux. On se délectera à l’écoute de 15 miniatures puisées et choisies par l’interprète dans l’importante mine du catalogue Kirkpatrick.

Chaque nouveau disque consacré aux sonates de est une aventure liée à divers facteurs : choix des sonates, succession des climats et des tonalités, préférence d’un instrument clavecin, orgue ou piano, tempérament d’un interprète… « Dis moi ce que tu as retenu, je te dirai qui tu es » serait-on tenté de dire à l’écoute gourmande de ce nouveau programme. L’univers des sonates de Scarlatti est bien complexe, chacune représentant un microcosme purement achevé, revêtant toutes sortes d’écriture, à la manière du Tiento espagnol. L’Espagne justement, dont Scarlatti fut si souvent influencé et inspiré, on la respire toujours quelque part dans sa musique.

aborde cette sélection en douceur avec la rêveuse sonate K. 208 dans la lumineuse tonalité de La majeur : des interrogations, des silences évocateurs, adagio e cantabile… Début de récital sur la pointe des pieds, sans virtuosité démonstrative, pour une fois. On pourra apprécier, et se mettre dans l’ambiance afin de se préparer à la suite. La sonate K. 175 bouscule les idées reçus avec ses rythmes explosifs exacerbés ici par . Voilà l’Espagne et ses bruits de « zapateado » avec ses « folias » chantées et dansées. Le clavecin devient en l’espace de quatre minutes un instrument à percussion qui laisse échapper par moments quelques soupirs lyriques. Les spécialistes disent que l’on entend le bois de l’instrument. Par la suite on vit d’autres émotions dont cette sonate en ré mineur K. 141 aux notes répétées redoutables, véritable test pour la précision du clavier et du réglage des sautereaux. La virtuosité et la maîtrise de l’interprète sont à leur comble dans une sorte de Fandango débridé aux longs silences troublants. Au total 15 sonates sont magnifiquement rendues sur un clavecin à la mécanique d’une précision parfaite et au timbre fruité, œuvre de Jonte Knif & Arno Pelto. À mi-parcours, recommande une courte pause, improvisation moderne et éphémère pour souffler un peu. On pourra insérer cet interlude, pas si loin de Bartók pour le style, dans son programme et à sa guise, par le jeu de la lecture aléatoire disponible sur nos appareils.

Le programme nous offre encore d’autres œuvres à l’écriture étonnante dont cette K. 30 qui clôture l’édition de ses trente premières sonates, les seules publiées du vivant de l’auteur (Esserzici per il gravicembalo, 1738). Cette sonate est une fugue dite « fugue du chat ». La légende raconte que son thème aurait été inspiré à Scarlatti par le passage de son chat sur le clavier. Au-delà de l’histoire, c’est bien une pièce à l’écriture complexe et savante à laquelle s’adonne ici l’auteur, rejoignant dans le genre ses géants contemporains Haendel et Bach. À la fin du récital, le claveciniste retrouve le calme et ce cantabile qui l’inspire avec une dernière sonate K. 481 dans la mélancolique tonalité de fa mineur, laissant grande place une nouvelle fois aux silences, étirés à l’extrême. Une boucle se termine, révélatrice de l’art de Jean Rondeau, puisant au plus profond de lui-même une vision d’ombres et de lumières.

On trouve aussi dans la pochette un texte que l’on croit signé de Scarlatti lui-même, adressé à la reine Maria-Barbara en 1734 et dissertant sur sa musique par quelques explications et réflexions personnelles. Une petite ligne à la toute fin du livret nous indique toutefois que ce texte est inventé, aucun écrit de Scarlatti n’ayant jamais été retrouvé, à l’exception de la préface de ses Essercizi.

Malgré une immense discographie sur le sujet, ce CD trouve une place de choix car il ne ressemble à aucun autre par son jeu des contrastes et des silences, ce qui en fait un de ses attraits.