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La passionnante Bayadère berlinoise d’Alexei Ratmansky

Le travail de reconstitution accompli mérite l’admiration, et plus encore la vie théâtrale et la cohérence nouvelle que le ballet acquiert ainsi.

La nomination de Sasha Waltz et Johannes Öhman à la tête du Ballet national de Berlin avait suscité des craintes. Après le bilan peu glorieux de leur prédécesseur Nacho Duato, allait-elle ouvrir la voie à un abandon plus radical encore du répertoire classique ? La première nouvelle production proposée par les nouveaux directeurs montre le contraire. Le projet de confier une reconstruction de La Bayadère à constituait déjà sur le papier une confirmation de l’identité classique de la compagnie, et la création de cette nouvelle version le confirmait plus encore : l’éclatante réussite de cet ambitieux projet augure bien de la suite.

Les décors et costumes de sont sans doute ce qu’il y a de moins réussi dans cette nouvelle version. Le souci de couleur locale dans les costumes est visiblement plus important pour lui que la lisibilité et l’efficacité théâtrale, et la lourdeur de certains décors a tendance à écraser la danse. Surtout, comment comprendre que la destruction du temple au quatrième acte ne soit mise en scène que par le biais de la vidéo ? Fort peu réussis aussi sont les passages d’ensemble de l’acte des ombres, où l’échec de certaines danseuses en front de scène à tenir les équilibres suscite l’incrédulité dans un public très familial.

Le travail de Ratmansky lui-même suscite au contraire l’enthousiasme, tout en demandant du spectateur qu’il ne s’arcboute pas sur ses habitudes de vision. Si le plaisir du ballet tient à l’art du danseur soliste, à la succession de solos plus ou moins virtuoses qui mettent en valeur toute la hiérarchie des solistes d’une troupe, il vaut mieux voir une autre version – pensez donc, pas même d’Idole dorée pour battre des records au saut en hauteur ! Ratmansky, lui, cherche une autre forme de cohérence, tirée directement des notations Sergeyev conservées à Harvard, et qui rappelle quelques éléments constitutifs du ballet romantique tel que préservé par Petipa avant l’héroïsation athlétique de l’ère soviétique. Ce n’est plus la danse pure qui règne, et le plaisir de la narration, au risque du mélo et du roman-feuilleton, reprend une place essentielle. La disparition de la pantomime a été un des plus graves dommages subis par le ballet romantique. Ratmansky n’est certes pas le premier à vouloir redonner sa place à cette forme sui generis de narration, mais le résultat justifie comme jamais son usage comme partie intégrante du ballet.

La pantomime de Ratmansky est théâtre, certes, mais elle est aussi danse, la charge sémantique s’intégrant par la grâce du geste et de la pose dans le continuum du ballet. Les danseuses berlinoises ont bien voulu redescendre de leurs pointes lorsque la chorégraphie ne les exigeait pas, et tous ont renoncé à l’étalage gratuit de leur virtuosité. On n’applaudit pas beaucoup au cours de chaque acte. Il ne faut pas en accuser la passivité du public, mais au contraire louer le sens de la cohérence introduit par Ratmansky, qui fait de chaque tableau un flux continu et non une succession de numéros isolés – les variations solistes n’ont certes pas disparu, mais elles sont comme intégrées dans une continuité. Cette écriture où la virtuosité n’est pas mise en avant n’est pour autant pas une manière de soulager les danseurs, mais exige d’eux d’autres qualités. Evelina Godunova, en Gamzatti, doit attendre longtemps avant de danser, ce qu’elle fait finalement avec une technique solide et un sens de la scène efficace, mais il faut bien avouer que son personnage perd un peu de relief dans cette version. Le couple central, lui, s’en tire beaucoup mieux : , ancienne vedette de galas à coup de chorégraphies discutables, vient à peine de rejoindre la troupe berlinoise, et il se montre un danseur classique capable de finesse et de précision. Mais c’est sa partenaire, , venue en invitée d’Amsterdam, qui est le grand bonheur de la soirée. Elle maîtrise mieux que personne cette nouvelle continuité entre passages joués et passages dansés, sans même qu’on puisse toujours dire où commencent et où finissent les transitions entre les différents passages, et ce avec une légèreté sans efforts, un charme aérien qui impressionne moins qu’il n’émeut et séduit.

Crédits photographiques : © Yan Revazov