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Danses de printemps au Théâtre de la Bastille

Pour la deuxième année consécutive, le Théâtre de la Bastille s’est associé à l’Atelier de Paris / Centre de développement chorégraphique national pour accueillir quatre jeunes chorégraphes contemporains venus d’ici ou d’ailleurs : Israël pour , Irlande pour , France pour et Autriche pour . Un panorama vivifiant et des écritures chaque fois très personnelles.

La chorégraphe israëlienne vit à Tel Aviv. Dans ses pièces, elle évoque ses origines familiales mezrahim, ces juifs du Moyen-Orient qui se sont installés en Israël. Filiation et identité familiale sont au cœur de Body Roots où, avec des moyens limités (des masques en carton), elle donne vie aux principaux membres de sa famille à travers des petites danses symboliques.

Dans Rising, le duo radical qui suit Body Roots, Shira Eviatar ne fait preuve d’aucun ethnicisme ou folklorisme en intégrant dans sa chorégraphie des éléments de la danse yéménite. Avec Anat Amrani, elle dévoile en sous-vêtements les ressorts de cette danse orientale impulsant le rythme avec des cris et des bruits vocaux ou corporels. Ne se départant jamais d’un sourire béat, les deux femmes laissent libre cours à leurs corps sensuels et critiques.

Avec l’aide de danseuses amateures, superpose dans Hard to be soft, a Belfast Prayer, la réalité sociale nord-irlandaise et sa propre présence symbolique. Voix à la fois des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, avec un étonnant côté caméléon, la chorégraphe utilise avec virtuosité technique hip hop et contemporaine pour créer une gestuelle ultra-personnelle et une présence intense.
De ce récit social surgit des figures familières, la famille, les adolescentes, les lutteurs qui représentent tous les visages de l’Irlande contemporaine, entre sacré et trivialité, force et fragilité. Un étonnant concentré de cette île désormais incarnée par Oona Doherty.

Une semaine plus tard, c’est une autre terre sacrée que semble invoquer dans Hymen Hymne. Le spectacle commence par des incantations vocales sur un plateau au milieu des spectateurs, lesquels ont au préalable été invités à choisir l’une des questions jonchant le sol, parmi lesquelles des questions racisées – dans l’air du temps. Le dispositif sonore (des micros pendant des cintres) forme un espace de résonance aux vibrations vocales et polyphoniques.

Ce travail sur la résonance et la réverbération des ondes est davantage un opéra qu’une pièce chorégraphique. Seule particularité, la présence des corps des spectateurs sur le plateau modifie la trajectoire et l’épaisseur du son. Après les éclats de voix, voici les éclats de lumière, chaque interprète sortant de sa besace une petite lampe de poche. Ambiance nocturne et sauvage, qui laisse place aux prières, aux incantations et aux visions fantasmagoriques. Le talent de ces vocalisateurs ne fait pas pour autant de cette pièce un projet chorégraphique.

L’ensemble se transforme en cérémonie mystique où des matériaux de toute nature viennent ensevelir la silhouette de l’un des interprètes, à l’instar des rites funéraires les plus anciens. La réminiscence d’un autre monde…


Autre proposition vocale, d’une nature très différente, c’est Sunbengsitting de l’Autrichien . Le jeune chorégraphe, ancien danseur d’, revisite avec humour et sens de l’absurde les traditions de son Tyrol natal. Le yodl, qu’il entonne dans le noir ou susurre au micro. Les fouets qui permettent de dresser les chevaux de la haute école, ou tout l’attirail des traditions populaires tyroliennes, de l’arbre de mai au Schuhplattler, la virtuose danse folklorique pratiquée exclusivement par les hommes. Sauf que Simon Mayer le danse seul et nu ! La peau de ses cuisses et de ses mollets rosit au fur et à mesure des claques qu’il s’inflige à vitesse grandissante.

Pour ce « fils de Sissi », né dans la campagne autrichienne, comme il se nomme dès sa pièce suivante, les traditions tyroliennes sont d’abord des souvenirs d’enfance. S’appuyer sur son talent de bruitiste et sa capacité à dialoguer avec les objets, le chorégraphe puise et transforme ce patrimoine avec malice et radicalité. Une bûche fendue et sciée à la scie électrique devient un banc permettant de prendre le soleil devant les fermes – le Sunbengsitting du titre – au son des oiseaux. Étonnant, radical et malin…

Crédits photographiques : © Jakub Wittchen, Tamar Lamm, Florian Rainer