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Concert 100% création avec l’Intercontemporain

Virtuosité et grand écart stylistique sur le plateau de la Cité de la Musique, dans ce concert de créations donné dans le cadre du festival Manifeste de l’ et défendu par l’ et son chef .

Quatre créations mondiales sont à l’affiche de cette soirée aux multiples facettes, qui débute par la pièce très attendue du Franco-chilien , sollicitant la technique . Campo abierto (« Champ ouvert ») convoque un ensemble d’une trentaine de musiciens disposés symétriquement selon un axe central matérialisé par les trois clarinettes. C’est la spatialisation du discours musical qui fonde le travail d’écriture, en écho à la perspective et ses multiples manifestations dans la peinture auxquelles se réfère le compositeur. La partie électronique (Augustin Muller aux manettes) est discrète autant que sensible ; on l’entend davantage dans les parties lentes. Elle va s’attacher aux mouvements du son dans l’espace, en captant et traitant certaines sonorités instrumentales pour en moduler le volume comme le spectre et créer des illusions acoustiques : l’effet opéré sur les percussions résonnantes est particulièrement séduisant. L’écriture virtuose et  jubilatoire des mouvements rapides n’est pas sans évoquer l’énergie et les nervures bouléziennes, dans un espace cerné par les cuivres et les percussions. Davantage inédit est ce somptueux solo de tuba – superbe Jérémie Dufort – au centre de la trajectoire, où s’exerce cette « perspective atmosphérique » que Rivas appelle de ses vœux.

L’univers poétique, celui d’Emily Dickinson notamment, concentre l’intérêt de depuis plusieurs années, la structure du texte induisant une orientation nouvelle de son discours musical. Dans Le lieu et la formule entendu ce soir, c’est vers Arthur Rimbaud et ses Illuminations que se porte l’inspiration du compositeur. Il a sélectionné huit poèmes reproduits in extenso dans le programme et lus par les musiciens au cours de la pièce. Côté dispositif (une vingtaine d’instrumentistes), on note une clarinette contrebasse, un contrebasson, un piano préparé et un set de percussions où brille le papier aluminium, une des meilleures sources de bruit blanc « brevetées » par notre chantre de la saturation. C’est une matière hérissée, inventive toujours, et un espace chaotique aux silences abyssaux qu’instaure d’emblée le compositeur, mêlant ici, dans une sorte d’organicité de la matière sonore, la rumeur des voix (celles des solistes de l’EIC tout terrain) aux manifestations bruyantes du discours instrumental. Surprenants également sont les sifflements des instrumentistes, aussi plastiques qu’énigmatiques, qui reviennent à plusieurs reprises. Il aurait fallu s’imprégner du texte rimbaldien en amont (mais il est fort long !) pour saisir la cohérence de chaque événement. Les mots dits d’une seule voix par les musiciens ne nous y aident pas davantage. Pour autant, on ne boude pas son plaisir à l’écoute de ce solo extravagant de clarinette contrebasse découvrant une « voix de tête » assez peu sollicitée – il est écrit pour – qui touche davantage notre sensibilité.

Plus intimiste, Écho-Manifeste est la première commande de l’EIC faite au jeune compositeur , tout juste 29 ans. Les quinze instruments convoqués occupent le plateau dans une disposition fort subtile, cernée par les deux cors qui se font face. L’écriture raréfiée procède par gestes successifs, entre propositions nerveuses et respirations quasi silencieuses, au sein d’un espace dûment contrôlé. Sitzia dessine ses trajectoires sonores à la faveur d’une mélodie de timbres raffinée (les relais entre piano et cors sont délectables) et multiplie les solos aussi courts que caractérisés. Quelques couleurs référentielles (bisbigliandi de flûte, trompette bouchée, glissade du violon…) lancent des signaux au sein d’un discours un rien haché et confèrent une touche de sensualité à cette musique insaisissable autant que finement articulée. Ce théâtre de sons spatialisé, qui regarde vers l’épure d’un Kurtág, est délicatement restitué par et les musiciens de l’Ensemble.

Comment rester inspiré ? C’est la question que se pose , compositeur finlandais dont le compagnonnage avec l’EIC s’inscrit sur une durée d’une trentaine années. Il n’est que d’écouter un des chefs-d’œuvre orchestraux du maître finlandais, Kraft, pour mesurer l’évolution de son langage, qu’il envisage aujourd’hui dans le maillage d’un « pentatonisme élargi », selon ses propres termes. De fait, Shadow of the Future (un titre emprunté à la poétesse finlandaise Edith Södergran), nouvelle œuvre mise sur les pupitres des solistes de l’EIC, nous ramène, matériau et modalité aidant, à l’univers de Debussy et aux sortilèges instrumentaux de Ravel. Orchestrateur hors pair, crée l’illusion d’un orchestre par trois, celui de La Mer de Debussy dont il semble signer une sorte de paraphrase virtuose et pour le moins inattendue : couleurs profuses, jubilation des cuivres et cymbale généreuse, la proximité avec le modèle fait sourire autant qu’elle peut questionner, de la part d’un créateur en mal de paysage impressionniste. Rafraichissant au demeurant, le duo de hautbois – et Philippe Grosvogel très pastoraux -, emprunte davantage à la fluidité ravélienne. Les dernières pages spectrales ne transgressent que très prudemment les limites du pentatonisme ambiant, pointant d’ailleurs la filiation légitime des spectraux avec le maître français : pas de quoi déstabiliser les musiciens de l’EIC cependant, donnant le meilleur d’eux-mêmes sous le geste souple et communiquant de Matthias Pintscher.

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