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Une fracassante 5e de Mahler par Alexandre Bloch et l’ONL à Saint-Denis

A mi-chemin d’une intégrale consacrée au corpus symphonique mahlérien, , à la tête de l’, livre une lecture fracassante de la Symphonie n° 5.

Depuis l’ère Casadessus, est inscrit dans les gènes de l’ONL. Une hérédité totalement assumée par , directeur musical de la phalange lilloise depuis 2016, dont témoigne ce concert totalement dévolu au compositeur autrichien.

Les Kindertotenlieder (1901-1905) ouvrent la soirée. Excellente occasion pour beaucoup de faire connaissance avec le jeune baryton allemand Benjamin Appl. Ce cycle de lieder, d’après des textes de Friedrich Rückert qui venait de perdre deux de ses enfants, tout empreint d’ambiguïté, de lenteur obsessive et douloureuse, dessinant des paysages sonores vides et désolés, fut composé paradoxalement à un moment où le bonheur semblait sourire à Mahler. Prenant pour certains une valeur prémonitoire, car Mahler perdra à son tour sa fille aînée quelques temps plus tard, en 1907, ces textes terrifiants, redoutés par Alma qui y voyait comme une sorte d’appel à la fatalité, sont considérés par beaucoup comme le plus grand chant funèbre de la littérature mondiale. La musique de Mahler y développe une atmosphère pesante, immobile et oppressante, imprégnée de deuil avant de se conclure dans la sérénité illusoire d’une berceuse. Si l’acoustique de la basilique se prête idéalement à cet immense chant de déploration, superbement développé par l’orchestre (hautbois, cor anglais, harpe et cor), en revanche l’interprétation de reste assez neutre, parfois quelque peu maniérée, manquant de continuité et de dramatisme. Le timbre est beau, le legato séduisant, mais la tessiture manque d’ampleur, limitée dans le haut du registre à des aigus filés et manquant cruellement de graves. Rien qui ne puisse nous faire oublier les lectures récentes d’un Stéphane Degout (atu TCE à Paris) ou d’un Christian Gerhaher (Sony, Clef ResMusica).

Œuvre phare de la soirée, la Symphonie n° 5 est la première des trois symphonies instrumentales médianes du compositeur, un triptyque qui marque une nouvelle étape dans la construction mahlérienne. Pas de voix, pas de programme explicite, lien moins évident avec le lied, à la fois plus abstraites et énigmatiques quant à leur interprétation, elles n’en restent pas moins sous-tendues par la même quête : « une tentative de réorganiser le monde à partir du moi individuel » (Richard Specht). Composée en 1902 dans le climat d’amour de son mariage récent avec Alma, mais aussi dans la douleur et l’angoisse faisant suite à une hémorragie intestinale grave, la Symphonie n° 5 est dominée par un sentiment d’ambiguïté, d’autant que parfois les forces créatrices semblent submerger le compositeur lui-même : « C’est une œuvre maudite, personne ne la comprend ». Elle comprend trois parties et cinq mouvements. Menée sur un tempo assez rapide Alexandre Bloch en offre une vision très théâtrale, extravertie et fracassante sous les ogives de la basilique de Saint-Denis. La Trauermarssch s’ouvre sur une fanfare de trompettes saisissante d’effroi, le phrasé clair et ambigu soutenu par une dynamique très contrastée alterne des moments d’intense lyrisme (cordes) et des épisodes d’une noirceur implacable (cuivres et timbales). L’ambiguïté reste le maître mot dans le Stürmisch bewegt suivant qui déroule un crescendo impressionnant sous la battue tranchante et fougueuse d’Alexandre Bloch. Cordes graves et cors s’y distinguent dans de magnifiques contrechants. Le Scherzo central, à la fois dansant et inquiétant donne à entendre de belles performances solistiques (cor, petite harmonie, cordes) mais affiche un cruel manque de continuité, tandis que le célèbre Adagietto parait trop superficiel par défaut d’intériorité et d’impact émotionnel, malgré un beau dialogue entre cordes et harpe. Le Final laisse rapidement place à une surenchère de décibels au détriment de la tension et de la profondeur de l’interprétation qui se perd dans une péroraison assourdissante, aux allures quelque peu hollywoodiennes.

Une interprétation, somme toute, un peu sommaire, peu nuancée, qui semble progressivement se complaire dans un fracas sonore, nous laissant sur une impression d’inabouti malgré un orchestre de haute volée.

Crédit photographique : Alexandre Bloch © Hugo Ponte / ONL