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Solitaire et radieuse Anna Gourari

Il faut oublier, tout oublier pour entrer dans l’univers d’. Un univers hors du temps et des esthétiques, en quête de silence, de sens et d’éternité. Magistral.

Née à Kazan, au Tatarstan, Anna Semyonovna Gourari est ce que l’on nomme, une pianiste “non conformiste”. Ce que devrait être, d’ailleurs, tout musicien. Férue de mysticisme, cinéaste à ses heures, elle associe les œuvres – presque quatre siècles de musique – d’une manière baroque. “Baroque” au sens littéral du terme car Bach, le transcripteur lui même transcrit, arrangé et varié, croise les compositeurs allemands, russes et géorgiens contemporains. est une habituée de l’exercice, ses précédents disques, également chez ECM New Series, fusionnaient minimalisme, atonalité, néoclassicisme, timbres aux frontières de l’Orient et contrepoint rigoureux.

Sous-titré, comme ses autres récitals, cet album joue de l’Elusive Affinity. Judicieuse expression dans l’art de la transgression, le jeu du temps et des œuvres en miroir, abstraites ou figuratives. Des formes jaillissent de ces “tableaux sonores” – quand toute peinture n’est jamais qu’une représentation plus ou moins abstraite – pour lesquels Anna Gourari emploie une étonnante variété de touchers du clavier et de la pédale. Elle enrichit d’un son rauque et chargé en harmoniques, ce qu’elle épure de la pensée et du geste. Tout, dans cet album, est régi par la suggestion, la dissolution des lignes mélodiques, qui ne sont que les échos d’elles-mêmes puis la perte de repères géographiques. Et lorsqu’une chanson enfantine ou un thème emprunté à une musique de film jaillit d’une petite pièce de Kancheli, c’est l’ombre qui s’impose aussitôt après, dans la vibration des Sept pièces du Journal de dont l’interprète est la dédicataire.

Plus on avance dans le récital, plus l’intensité mystique se répand : silences, accords de cathédrales, vibrations, résonances… Les Variations d’ tiennent de la prière. Plénitude et clarté heureuse, finesse inouïe de la respiration, projection du son… Chaque phrase entre dans une narration dramatique, moins en quête du temps que du sens, le premier sans cesse déconstruit puis reconstruit. La simplicité est la chose la plus difficile à obtenir et l’interprétation des Variations de Pärt paraît comme le cœur du récit. Le livret voit l’ombre de Mahler dans Zwiesprache de , cinq dédicaces in memoriam. Pour notre part, la diffraction de la lumière, l’immobilité évoque plus encore Schubert et cet instant juste avant l’extinction du feu. Le sentiment de solitude qui domine cet album – comme, du reste, les précédents volumes de la pianiste – imprime une marque qui émeut. Inclassable.

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