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Le chant de la mine d’Eugène Bozza, oratorio des Trente glorieuses

Indésens publie la captation publique réalisée en avril 2018 du Chant de la mine d’, sur des textes de José Bruyr, premier oratorio en date (1956) consacré au travail et au courage des ouvriers mineurs et ode à l’exploitation du charbon. 

Le Chant de la Mine d’ sur les textes de José Bruyr creuse la même veine que cinquante ans plus tard les « Entre terres » de Nicolas Bacri sur un livret de Philippe Murgier : évoquer le charbon depuis les vastes couches laissées à l’ère carbonifère jusqu’à son exploitation par de courageux mineurs au péril de leur vie. Mais, en 1956, – contrairement à 2009 – l’on était encore en pleine « bataille du charbon », primordiale en ces années de reconstruction nationale et européenne ; les charbonnages tournaient à plein régime malgré des accidents de travail et des coups de grisou dévastateurs : dès lors, l’ode au travail de ce « chant de la mine » se place aussi dans le sillage « stakhanoviste » d’un certain « chant des forêts » en Russie stalinienne !

Le texte du belge José Bruyr, par le truchement d’un récitant (Didier Kerckaert, certes engagé mais au ton parfois gourmé ou précieux) veut évoquer, outre l’origine géologique du charbon – incarné tel un génie du lieu par la basse Daniel Ottevaere, quasi opératique, aux belles couleurs sombres mais au vibrato envahissant – le devenir de plusieurs générations ouvrières sous le couvert d’une nature immanente et intemporelle cristallisée par le chant de l’alouette (Zoé Gosset agréable et aérienne soprano soliste ne tombant jamais dans la mièvrerie malgré la naïveté du rôle) : la grand-mère hiercheuse octogénaire (, au riche timbre de contralto), le fils mort au travail et enseveli sous terre, le petit-fils (, à la voix claire et  héroïque malgré une diction un peu pâteuse) reprenant le métier et allant exploiter la galerie réouverte mais aussi tombeau paternel. Mais cette prose par une certaine emphase et sa pléthore d’adjectifs, prête parfois à sourire tant par son paternalisme (la condition d’ouvrier mineur envisagée comme une fin en soi, sans possibilité d’émancipation ou d’ascension sociale, avec comme seul plaisir de vie la fête foraine organisée une fois l’an) que par sa délirante ode finale à l’or noir, en tout point opposée à notre obsession actuelle de l’ « empreinte-carbone » en ces temps de réchauffement climatique.! Autres temps, qui connaissaient le plein emploi et la croissance au mépris d’une pollution ravageuse.

Eugène Bozza, né loin des grises mines du nord, sous le soleil d’Aix-en-Provence, d’un père italien et d’une mère française, se place en héritier d’une vaste culture musicale dûment assumée mais ne se révèle pas souvent une personnalité foncièrement originale. Le compositeur aujourd’hui bien oublié, malgré un catalogue impressionnant d’œuvres instrumentales symphoniques, ou lyriques, élève d’, grand prix de Rome 1934, directeur du conservatoire de Valenciennes de 1950 à 1975, semble avoir voulu compiler les influences et multiplier les citations et les techniques. L’emprise du récitant renvoie à Oedipus-rex de Stravinsky ou à la Danse des Morts  d’Honegger. Les chœurs sont par moment parlés ou rythmiquement déclamés, hommage sans doute à la culture pour tous du Front populaire des années trente. L’introduction martelée ou l’évocation machinique du cliquetis de la mine (plages 4 et 9 ) rappellent autant les Zadov de Mosolov que le Pacific  2-3-1 toujours d’Honegger, les musiques de foire évoquent plus d’une fois un Sauguet, les citations clins d’œil abondent – par exemple,  le « p’tit quinquin » chanson lilloise bien connue évoquant le sommeil du bambin. Mais la musique tourne carrément au plagiat dans lors du combat de la Mort et de la  Vie : s’opposant au Dies irae grégorien  les voix de femmes entonnent (plage 10 vers 4’30 ») un motif vivifiant directement issu des Sirènes nocturnes debussystes et traité exactement à la manière de Claude de France ; parler d’un hommage appuyé est ici un euphémisme. beaucoup de métier, mais peu d’originalité.

Pour cette reprise captée en l’espace culturel du Phénix de Valenciennes, l’orchestre Valentiana, organisé au départ du corps professoral et des meilleurs éléments du conservatoire local, sous l’efficace baguette du courageux s’est offert, outre celui des solistes déjà cités, le concours de trois chœurs locaux (ceux du lycée Carpeaux et atelier choral de Valenciennes, outre les mineurs polonais de Douai) dont le fervent engagement ne compense pas toujours un léger prosaïsme et une certaine déficience dans la justesse d’intonation.

A vrai dire ce disque dépasse sans doute le cadre du seul enregistrement de circonstance et veut rendre hommage à la fois à une personnalité musicale toujours localement honorée comme au passé industriel glorieux d’une région en pleine reconversion. On aurait souhaité dès lors avoir le texte du livret de l’œuvre, et un texte autre que le compte-rendu (journalistique?) probable de la création de l’ouvrage dû au musicographe René Dumesnil  (1879-1967) et cité ad integrum sans aucune référence! Dommage.

Cette œuvre, certes un peu datée mais intéressante, bénéficie d’une salvatrice interprétation de forces valenciennoises placées sous l’efficace direction de .