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La musique ancienne entre deux mondes à La Roque d’Anthéron

Deux concerts pour deux ensembles bien différents dans le cloître de l’abbaye de Silvacane : Les Harpies côté démons, le côté anges. Deux mondes qu’en apparence tout oppose.

Cela fait bien longtemps que le festival de piano de La Roque s’ouvre à d’autres claviers : l’orgue et le clavecin font partie de son paysage estival. Mais l’instrument présenté par dans le cloître de Silvacane est sans conteste le plus original des instruments à claviers invités au festival : il s’agit d’un instrument double, régale d’un côté, épinette de l’autre, copie par Quentin Blumenroeder de la régale-spinettino du XVIe siècle conservée à Vienne et ayant appartenu au fils de l’empereur Ferdinand 1er. Autour de cet instrument unique, les Harpies ont réuni un violon, une cornemuse, un orgue-coffre et divers cistres. Et c’est bien la première fois à notre connaissance que le festival s’aventure à la lisière de la musique traditionnelle aux accents de la cornemuse. Car la frontière est ténue vers 1600 entre musique savante et musique populaire, comme en témoigne le manuscrit de la jeune Susanne van Soldt qui réunit danses traditionnelles et versets de psaumes. Le programme fait des aller-retours entre ces deux mondes : aux psaumes et madrigaux répondent hornpipes et chansons à boire, et cette fusion toute naturelle témoigne de l’ancrage populaire des musiques de la Renaissance. On retrouve là ce mélange qu’on avait tant apprécié dans le CD In nomine paru en 2017 chez l’Encelade. L’improvisation tient une place primordiale dans ce programme, comme en témoignent les versets sur le Psaume 65, où les diminutions improvisées passent alternativement de  l’orgue au violon et à la cornemuse, prétexte à un véritable « boeuf ». Les points communs entre les musiques de la Renaissance et le jazz reposent sur cette pratique de l’improvisation à partir d’un « standard » de l’époque, comme le Passamezzo proposé en bis.

Pierre Gallon et s’échangent naturellement les claviers, qu’ils abandonnent ensuite pour accompagner leurs comparses au cistre et au colachon (cistre basse). Odile Edouard nous éblouit comme toujours par ses diminutions au violon. Quant à Jean-Paul Boury, il a troqué les cornets pour la cornemuse, qui donne à l’ensemble cette truculence inimitable. Les musiciens s’amusent et leur bonne humeur est communicative.

L’ambiance est toute autre le lendemain dans le cloître pour entendre les violes du . Deux violes et un clavecin pour illustrer une rencontre imaginaire entre et Jean de (voilà qui nous rappelle l’hypothétique rencontre Couperin-Froberger imaginée par Pierre Gallon ici même quelques jours plus tôt). Le Ricercar Consort de est un habitué des lieux. Il est là en effectif réduit avec pour l’autre basse de viole et François Guerrier sur un grand clavecin de Philippe Humeau à la décoration somptueuse. Ambiance funèbre pour la première partie qui comprend deux Tombeaux, l’un de , l’autre de Marais. La vie de Jean de est une énigme. Loin de la vie romancée que lui a inventée Pascal Quignard dans Tous les matins du monde et qui lui a valu d’être connu du grand public, on en sait désormais un peu plus sur celui qui fut le professeur de grâce aux recherches de Jonathan Dunford. Ce qui est certain, c’est qu’il fut très prolifique (177 pièces pour viole seule, 67 concerts à deux violes égales), et que sa musique, d’une grande qualité, témoigne de la virtuosité du compositeur. Le Concert La Bourrasque, à deux basses de violes sans accompagnement, présente des passages tourmentés dans le grave des instruments, auxquels succèdent des phases plus paisibles. Et à la fin du Concert Le Tombeau, où l’on entend les larmes couler dans Les Pleurs, les deux violistes nous offrent un pianissimo du plus bel effet.

Les pièces de viole de sont plus classiquement accompagnées par la basse continue au clavecin. Ses fantaisies pour deux violes sont rarement jouées, mais on lui préfèrera ses pièces pour clavecin. François Guerrier en a choisi deux : dans le Prélude à l’imitation de M. Froberger (déjà joué ici même par Pierre Gallon), l’auditeur se perd un peu dans le labyrinthe harmonique. La Piémontoise, en revanche, est parfaitement déroulée et ses rythmes enjoués réveillent après tant de pièces mélancoliques. Pour terminer le programme, une suite de permet d’apprécier le bel équilibre entre les deux basses de violes.

À son époque, Marin Marais était surnommé l’ange (par opposition au diable Forqueray). Près d’un siècle plus tôt, on disait que le démon se plaisait à danser les Hornpipes au son de la cornemuse. Entre musique savante et musique populaire, le festival de La Roque d’Anthéron nous a offert de beaux contrastes dans sa programmation de musique ancienne.

Crédit photographique : Christian Glaenzer