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David Kadouch dans un récital patchwork révolutionnaire

Sous une pochette amusante, clin d’œil aux affiches de propagande soviétique, se cache un concept-album de , où la « révolution» est évoquée parfois moins par le contexte compositionnel des œuvres que par leur esthétique propre.

Par certains choix curieux de répertoire, ce programme original et passionnant, à la progression strictement chronologique, génère paradoxalement, dans la continuité de son écoute, un certain sentiment de « sur place » esthétique, de malaise ou de lassitude, par la tension permanente qui le sous-tend. Sous l’étendard de la « révolution », choisit souvent des œuvres narratives, évocatrices par leur teneur psychologique ou leurs références historiques à de nombreux contextes socio-politiques tendus, depuis l’échafaud royal sous la Terreur évoqué par  jusqu’aux chants et champs de coton de l’esclavagisme sudiste revus et corrigés par le génial . Cette démarche devient bien vite un jeu de l’esprit, prétexte à rapprocher des œuvres que l’on entend jamais ainsi juxtaposées.

A vrai dire, l’inspiration des compositeurs semble parfois illustrer surtout les conséquences collatérales du soulèvement des peuples plus que d’en relater les hauts faits : c’est ainsi qu’il faut considérer ces Souffrances de la Reine de France op. 23 de Dussek, évocation un peu prosaïque et littérale du destin tragique d’une Marie-Antoinette esseulée, jugée et martyrisée , dont Kadouch sauve ce qui peut l’être, parfois de manière autoritaire ou expéditive.

La Sonate opus 81a « Les Adieux » de n’est ni l’Appasionata, ni l’opus 111, et si révolution il y a, c’est presque au sens astral, avec le départ, l’absence et le retour d’un ami très cher au cœur du Grand Sourd, l’Archiduc Rodolphe, contraint alors à la fuite devant les avancées martiales napoléoniennes. Le pianiste défend avec beaucoup de volubilité et d’à-propos la jubilation du final vivaccissamente, mais reste un peu à la surface des notes lors de l’évocation pathétique de l’adagio-allegro initial ou l’angoisse de l’andante espressivo, quand on se souvient des versions marmoréennes d’un Arrau (studio, Warner ou Decca), ou du portrait psychologique taillé au burin par un Emil Gilels, tant en studio (DG) qu’en captation publique (Concertgebouw chez Fondamenta).

Si bien entendu l’Etude opus 10 n° 12 de , dite révolutionnaire, semble bien inspirée par la chute de Varsovie lors de l’insurrection de 1831, le premier scherzo du même auteur se veut surtout « banquet infernal » (si l’on s’en réfère à sa première édition anglaise) et révolutionnaire… par sa conception pianistique ou harmonique (les premiers accords !). Mais c’est paradoxalement dans la calme de l’immatériel trio que Kadouch fait mouche, plus que dans les sections extrêmes par moment trop emportées et un peu sauvageonnes.

Les Funérailles, extraites des Harmonies poétiques et religieuses de , composées en octobre 1849, le mois même de la mort de Chopin, magnifient la mémoire de trois célèbres victimes du soulèvement hongrois de 1848. La progression dynamique et la clarté polyphonique voulue par l’interprète sont ici quelque peu contrariées par une prise de son trop réverbérée nimbant l’instrument d’un halo un peu enrobé : on est loin ici de l’implacable et aveuglant dramatisme qui pratiquait dès les premiers accords un Alfred Brendel des grands jours (Decca).

La Sonate 1.X.1905 de constitue l’indiscutable sommet de cet album. Cette page fut, on le sait, inspirée par l’assassinat d’un coup de baïonnette d’un jeune ouvrier manifestant en faveur de l’université tchèque de Brno. Au fil des deux mouvements qui nous sont parvenus, (le compositeur en a brûlé le final), « révolutionnaires » par leur liberté de ton et par leur refus des standards formels de l’académisme, David Kadouch trouve le ton juste, d’un dramatisme pudique et efficace à la fois entre pressentiment d’un destin funeste et appréhension de la mort « dans la rue » : une version qui dame le pion, par son ton direct et par sa tension insoutenable dans l’évocation d’un désespoir cosmique, aux versions de référence signées Rudolf Firkusny (DG) ou Josef Páleníček (Supraphon).

Difficile de croire avec Camille De Rick, dans sa notice du disque, que les Feux d’artifices de Debussy (composés entre 1910 et 1912) puissent évoquer l’« artillerie contondante du mortier et de la Grosse Bertha qui appelle à la victoire dans un chuchotement», par le truchement d’une Marseillaise évasive campant l’embuée et pacifique dispersion de la foule au soir d’un quatorze juillet. Avec les ultimes « soirs illuminés par l’ardeur du charbon », troqués à un bienveillant marchand contre quelques sacs d’anthracite, ces deux pages, ici un peu expédiées et sacrifiées, servent ici surtout d’intermèdes avant le conclusif Winnsboro Cotton Mill Blues, extrait des North American Ballads de Frederic Rzewki : le machinisme broyeur et effroyable de cette impressionnante page semble pulvériser les fragments et relents de protest songs, et ainsi conjurer l’oppression esclavagiste plutôt que de relater toute ébullition sociale libératoire. Le pianiste donne une version impeccable, impliquée et très puissante, de ce déjà presque classique du piano d’aujourd’hui, donné par exemple triomphalement en 2018 aux Brussels Piano Days par un phénoménal Herbert Schuch, en conclusion d’un mémorable récital.