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Les sites auriculaires de Christophe Colomb selon Huelgas

Le dernier disque paru de Huelgas dirigé par son fondateur , évocation musicale du trajet biographique de Christophe Colomb, se révèle passionnant par son programme, juste un peu court. Mais avouons une légère déception quant à sa réalisation, au regard des productions passées de l’ensemble.

L’ et ont publié depuis plusieurs années des albums conceptuels axés autour d’une personnalité artistique ou historique. Certains ont d’ailleurs été enregistrés en marge de vastes rétrospectives picturales organisée par Bozar – Bruxelles (par exemple, « la oreja de Zurbaran », ou « the ear of Theodor van Loon » – tous deux publiés par le label Cypres). C’est cette fois à la découverte de l’oreille de Christophe Colomb que nous convie le groupe d’ancrage flamand… mais à l’effectif aujourd’hui international.

Paul Van Nevel propose donc logiquement un itinéraire musical chronologique de Gênes à Valladolid, en passant par une évocation de l’Espagne multiculturelle, celle d’avant l’expulsion des Juifs et des Musulmans non convertis, marquant entre 1492 – année de découverte de l’Amérique par Colomb – et 1502 le terme de la Reconquista ( avec ces extraits de différents cancioneros dont le Tres morillas m’enomoran, évocation mauresque suave) ; mais ce programme fait l’impasse sur les années de jeunesse portugaise du futur navigateur, de 1479 à 1490 environ : il est fort peu probable que celui-ci ait pu entendre, même dans sa prime jeunesse italienne, les frottole de Bartolomeo Tromboncino (né entre 1465 et 1470 !).

Le présent enregistrement joue donc la carte d’une volontaire et agréable disparité tant des styles que des destinations : l’évocation musicale va de la chanson italienne de carnaval augurale à d’importants et austères mouvements de messes, dus à des musiciens franco-flamands émigrés en terre ibérique (Agricola ou de Orto) et actifs à la Cour d’Espagne à la date du décès de Colomb.

Malheureusement, l’interprétation strictement vocale des pièces profanes extraites des différents cancioneros joue trop souvent la carte de l’élégiaque un peu brumeux, dans des tempi parfois très étirés. L’on comparera pour s’en convaincre ces versions un peu systématiques et quasi tristes a capella d’œuvres pourtant très attachantes, signées de Triana, del Encina ou de la Torre, données ici dans une approche assez univoque et interchangeable, aux restitutions signées voici un bon quart de siècle chez Astrée (au fil de divers disques aujourd’hui épuisés), partagées entre voix et instruments et bien plus colorées ou contrastées, étudiées dans un rapport plus pointu entre texte et musique. Il est étonnant de plus d’entendre Huelgas pris parfois en (léger) défaut de justesse (Tres morillas et surtout la Tricottea, qui « perd » au fil des strophes quelques comas… ), ce qu’une production plus soignée aurait pu nous épargner.

L’on retrouve l’ensemble bien plus convaincant (malgré un pupitre de basses un brin fragile) dans les impressionnants extraits de messes, d’une tout autre exigence architecturale, et rassemblés dans l’ultime tiers du disque : une version alternative à l’agnus dei de la messe Malheur me bat d’Agricola (figurant déjà sur un album précédent du groupe – « le mystère « Malheur me bat » – DHM – ), aux incidences harmoniques très osées, et surtout le Sanctus et l’Agnus dei de la Messe « j’ay pris amour » du Nivellois Marbien Dujardin – ayant hispanisé son patronyme en Marbrianus de Orto) : ces deux importants fragments nous font regretter que Huelgas – au fil d’un projet autre sans doute – n’ait pas plutôt enregistré l’intégralité de cette magistrale composition au sein d’un enregistrement monographique consacré à ce maître peu connu, damant presque ici le pion au Josquin le plus spéculatif. Dommage !