- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Le violon incandescent de Ginette Neveu

Pour honorer le centième anniversaire de , Warner Classics réédite en petit coffret l’intégrale de ses enregistrements studio HMV et Electrola, dont le programme est identique à celui de l’album microsillon de 1980 The Complete Recorded Legacy of (EMI ‎- RLS739) dans sa belle série HMV Treasury, mais cette fois dans les superbes nouveaux transferts du Studio Art & Son de Christophe Hénault.

Dans la première moitié du XXᵉ siècle, on pourrait supposer que la carrière de violoniste de concert était l’apanage d’instrumentistes exclusivement masculins, or il n’en est rien : des interprètes féminines ont fleuri dès la fin du XIXᵉ siècle et connu de grands succès, parmi lesquelles on peut citer Marie Soldat-Roeger (1863-1955), que Brahms admirait comme l’une des meilleures interprètes de son Concerto pour violon ; l’Américaine Maud Powell (1867-1920), qui joue sous la direction de Gustav Mahler à New-York, jalon d’une éblouissante carrière ; la Britannique Marie Hall (1884-1956), qui grave en 1916 la version acoustique abrégée du Concerto pour violon d’Elgar, sous sa direction ; la Hongroise Jelly d’Arányi (1893-1966), qui crée avec le compositeur au piano les deux Sonates pour violon de Bartók, qui lui sont dédiées, et pour qui Ravel écrit Tzigane… et on pourrait également évoquer Erika Morini (1904-1995) ; Gioconda de Vito (1907-1994) ; Denise Soriano (1916-2006) ; Johanna Martzy (1924-1979) ; l’admirable Michèle Auclair (1924-2005) dont il serait bien temps de rééditer en CD la discographie ; Ida Haendel et Camilla Wicks (nées toutes deux en 1928)…

Toutefois, auprès de ces anciennes gloires du violon, peut-être une seule semble avoir acquis le statut de légende à 30 ans, tristement renforcé par sa disparition et celle de son frère et pianiste lors du tragique crash de son avion à l’Île Sao Miguel aux Açores : Ginette Neveu (1919-1949). Élève du violoniste Jules Boucherit au Conservatoire national supérieur de Paris, elle y obtient un Premier Prix en 1931. Elle se fait connaître mondialement dès 1935, avec sa première place au premier Concours international de violon Henryk Wieniawski à Varsovie, devant des concurrents bien plus âgés dont David Oïstrakh : elle n’a que 15 ans !…

Les violonistes et pédagogues roumain Georges Enesco (1881-1955) et hongrois Carl Flesch (1873-1944) la prennent alors sous leur aile, et c’est probablement ce dernier qui la conduit à réaliser en 1938-39 à Berlin, avec les pianistes et , ses premières gravures auprès de la filiale allemande d’EMI, Electrola, parmi les piécettes – typiques des 78 tours de l’époque – desquelles se distinguent deux des superbes Quatre Pièces pour violon et piano op. 17 (1900) de (1874-1935), et surtout le premier enregistrement mondial, éblouissant, de la Sonate pour piano et violon op. 18 (1887) de Richard Strauss, certainement encouragé par Flesch.

De EMI – Electrola à EMI – His Master’s Voice, il n’y avait qu’un pas, franchi allègrement par l’exigeant Walter Legge sous les conseils avisés d’Herbert von Karajan. À partir de là, ce ne sont plus que des enregistrements de légende : Sibelius dirigé par l’excellent le 21 novembre 1945, où elle parvient à dépasser en intériorité Jascha Heifetz qui en détenait alors le quasi monopole ; Brahms et Chausson sous la baguette du grand du 16 au 18 août 1946, le tout avec l’exceptionnel de l’époque ; du reste, accompagné par son frère, le pianiste , on peut distinguer une Sonate de Debussy et un Tzigane de Ravel qui demeurent des références absolues, sans compter les Quatre Pièces pour violon et piano op. 17 de , qu’elle affectionnait particulièrement et avait à cœur de regraver intégralement cette fois.

Si son héritage discographique n’est en quantité que forcément peu de chose en comparaison à ceux de la plupart des violonistes, en qualité il en va tout autrement : Ginette Neveu transcende toute œuvre sous ses doigts, qu’elle soit aussi modeste que cet Hora staccato de Dinicu ou cette délicieuse Bagatelle de Scărlătescu, ou de grande envergure comme les Concertos de Brahms et Sibelius, ou le Poème de Chausson. Elle semble constamment habitée par la musique… Remercions donc chaleureusement Warner Classics de nous avoir restitué cet incomparable et précieux héritage discographique dans les meilleures conditions sonores grâce aux transferts immaculés du Studio Art & Son d’Annecy.

(Visited 1 042 times, 2 visits today)