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Le piano orchestral et flamboyant de Beatrice Rana

Depuis sa médaille au Concours van Cliburn 2013, la pianiste italienne n’en finit pas de nous émerveiller. Et ce nouveau volume confirme une fois encore qu’elle est l’une des grandes pianistes d’aujourd’hui.

Avant ces Miroirs, nous avons réécouté le Gaspard de la nuit que grava, en 2013, pour son premier disque (Harmonia Mundi USA). Il stupéfie par sa clarté, sa précision souple, son caractère cinglant et caressant à la fois. Sous les doigts de la pianiste, les Noctuelles respirent ici avec un charme inouï. Elle “joue” au sens propre du terme avec les harmoniques splendides du piano. La maîtrise des couleurs est sidérante dans les Oiseaux tristes et douceur du toucher est presque irréelle dans le ruissellement d’éclats sonores d’une Barque sur l’océan. Alborada del gracioso est bien cette « sorte de Petrouchka andalou » selon la belle formule de . Nulle emphase, mais une rugosité gourmande, qui fait contrepoids à un étagement des plans sonores subtilement tenu. Voilà des Miroirs qui se situent au sommet de la discographie et qui saluent ceux de , , , , , Abbey Simon…

La transcription de la Valse à deux mains par Ravel s’ouvre avec le frottement inattendu de croches pointées de la main gauche, si délicates à marquer. Ce raffinement, dès les premières mesures, indique le niveau de souplesse des deux mains et d’approfondissement de l’œuvre. s’approprie la moindre ondulation et maîtrise un éventail étourdissant de dynamiques. Elle fusionne les portées supplémentaires dédiées aux violons, violoncelles, flûte, clarinette avec un naturel superbe. On pourra ne pas y retrouver la brutalité morbide de la masse orchestrale. L’interprète nous offre une mort plus subtile. Vénéneuse.

Changement de décor – c’est le moins que l’on puisse dire – avec L’Oiseau de feu. Le piano s’est considérablement épaissi. La pianiste emploie, en véritable illusionniste, des modes de jeux et d’attaques différents pour convoquer, dans un même élan, Liszt, Scriabine, Rachmaninov, mais aussi Ravel, c’est-à-dire le gotha des symphonistes du piano. Cinglant et d’un chic fou à la fois, son Petrouchka laisse deviner les cordes transparentes et multiples qui animent le pantin. Qui plus est, Beatrice Rana évite la sécheresse de bien des lectures, “francisant” certains passages (Ravel n’y est pas étranger) avec une élégance et une vivacité amusée, un caractère acrobatique qui pense le vertige avant de l’éprouver. Le fourmillement sonore se déploie avec un sens de la narration étourdissant. Peu d’interprètes ont, à ce point, unifié les éléments disparates de la partition devenue, sous de tels doigts, une véritable sonate en trois mouvements.

 

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