ResMusica - Musique classique et danse
- ResMusica - https://www.resmusica.com -

À Bruxelles, première biennale de la Chamber Music for Europe consacrée à Weinberg

L’association Chamber Music for Europe a programmé le week-end dernier sa première biennale, cette année intégralement consacrée à , exactement cent ans jour pour jour après la naissance du compositeur russo-polonais.

Le violoncelliste Guy Danel a quitté voici six ans, après un quart de siècle d’activité commune, le quatuor éponyme fondé avec son frère Marc. Ce départ l’a mené à de nouvelles collaborations musicales (au sein des quatuors Malibran et Isasi), à une activité pédagogique toujours plus intense notamment au Conservatoire Royal de Bruxelles, et à la fondation de deux associations de défense et illustration de la musique de chambre : Concerts en nos villages, en région poitevine, et à Bruxelles Chamber Music for Europe. Le projet de cette dernière est de faire connaître, en la capitale européenne, de jeunes artistes, d’organiser des masterclasses destinés à diverses formations, de porter la connaissance du répertoire chambriste à tous les publics par une nouvelle pédagogie de l’écoute.

Le portrait musical proposé cette année embrasse en trois jours et quatre concerts, cinquante ans de biographie et de vie créatrice, depuis la juvénile et si touchante aria opus 9, allégorie musicale et cathartique de l’exil sous le poids du cancer nazi, jusqu’à l’ultime quatrième symphonie de chambre opus 153, écrite alors par un homme condamné par la maladie de Crohn.

La soirée d’ouverture, en la magnifique et idéale Chapelle protestante, permet d’entendre deux jeunes formations basées en ce moment en Belgique, soigneusement cornaquées par Guy Danel qui détermine le choix des œuvres en fonction des atouts de chaque groupe.

Le fondé voici dix ans au Conservatoire Royal de Bruxelles, se voit confier le Quatuor à cordes n° 5. Si la distribution de l’ensemble a légèrement changé depuis peu (Eva Pusker reprenant le pupitre d’alto après celui de second violon, désormais confié à Chikako Hosoda, bien connue dans le microcosme chambriste belge), l’ensemble affiche toujours une belle cohérence (scherzo central idéalement tranchant), mais n’oublie pas pour autant l’idéale caractérisation de chaque mouvement (l’ironie presque clownesque de l’humoreska) avec un sens aigu des couleurs instrumentales : on notera en particulier les superbes cordes graves nimbant l’improvisation, quatrième temps de cet opus 27, entre lavis mordorés et teintes plus pastels, et plus particulièrement le violoncelle généreux d’Anne-Gabrielle Lia-Aragnouet. Le violon d’Aymeric de Villoutreys n’est pas en reste et s’épanouit lyriquement au gré des phrases infinies de l’aria opus 9 présentée en début de programme.

Après la pause, les membres de l’encore très jeune quatuor belgo-polonais Karski (ainsi baptisé en hommage à un héros de la résistance polonaise lors du dernier conflit mondial) nous gratifie d’un Trio à cordes opus 48 un peu monolithique et péremptoire : faut-il « chostakoviser » à ce point une œuvre composée en pleine purge jdanovienne (1950), plus légère et d’inspiration plutôt populaire ? Par contre, l’interprétation par le groupe au grand complet du presque expérimental Quatuor n° 15 opus 124 (1979) se révèle passionnante et n’appelle que des éloges : au fil de ces neuf miniatures, marquées seulement par des indications métronomiques, et d’avantage émancipées du point de vue de la dissonance, les Karski font montre d’une alacrité et d’une implication idéales : nos musiciens projettent en pleine lumière et sans compromis le fil discursif de l’œuvre, entre linéarité des enchaînements, symétries en arche des mouvements et effet de mémoire générés par de courts motifs récurrents, avec une maîtrise collective assez incroyable au vu de la récente création de la formation.

Le concert du samedi dans le même lieu nous permet de retrouver les membres du passionnant et prestigieux , grand défenseur du répertoire polonais des origines à nos jours, auquel ils ont légitimement annexé l’intégrale de l’œuvre pour la formation de Weinberg, en cours d’édition discographique chez CD Accord : une référence appelée à prendre place, à côté de l’intégrale déjà historique du quatuor Danel (cpo). Le programme reprend trois œuvres créées par le mythique Quatuor Borodine, ou dédiées à l’un de ses membres. Les Silésiens donnent une version soufflante et brûlante d’intensité du Quatuor n° 7 opus 59 : l’adagio inaugural quasi funèbre et l’allegretto, en guise d’intermède, idéaux par leur demi-teintes un peu glacées, préludent à un monumental final, tripartite, et axé autour d’un thème et vingt-trois variations de plus en plus inventives : l’engagement individuel comme l’implication collective mènent à des sommets d’intensité expressive ici presque insoutenable. Après cette éprouvante mais splendide première partie, les interprètes polonais nous donnent tout en contraste, avec une légèreté de touche sans égale un Quatuor n° 8 opus 66, perle diaphane et pastorale d’avantage marquée par l’héritage slave. Ils soulignent enfin la verve détendue des temps extrêmes de l’ultime Quatuor n° 17 opus 146, où le compositeur semble trouver au fil des mouvements enchaînés un sourire sans équivoque autrefois absent, sans pour autant oublier quelque interrogation presque métaphysique au fil des deux mouvements lents centraux : on ne peut que se délecter, au fil de la présente lecture, de la maîtrise de chaque instrumentiste sollicité à tour de rôle, par cette partition plus ludique, envisagée ici tel un concerto da camera. En bis, le tourne radicalement le dos à Weinberg et donne une version coruscante du décapant et bref deuxième quatuor à cordes de Kryzstof Penderecki (1968), catalogue d’effets sonores sollicitant en quelques minutes une infinité d’attaques et de modes de jeu à la manière d’un De natura sonoris.

De nouveau les Silésiens frappent un grand coup pour le concert de matinée du dimanche. Rejoints par Victor Chestopal, ancien lauréat du concours musical Reine Elisabeth et professeur de piano au conservatoire Royal de Bruxelles, ils donnent une version brûlante et quasi symphonique du térébrant Quintette à clavier opus 18. L’œuvre est contemporaine de la décisive bataille de Stalingrad, alors que les rares nouvelles en provenance de Varsovie ne laissent guère d’espoir au compositeur réfugié quant au sort réservé à sa famille juive déportée par l’envahisseur nazi. Les interprètes, avec un éventail dynamique impressionnant et une connivence d’esprit remarquable, vu le temps imparti aux répétitions, disposent la narration en filigrane des trois premiers mouvements telles les pièces d’un vaste puzzle musical : l’explosion paroxystique d’angoisse et de violence du largo ainsi différée n’en est que plus intense et tragique. En total contraste, ils accentuent justement le côté machinal et répétitif d’un final presque mécanique, juste enrayé dans sa dynamique létale jusqu’à l’étouffement par les réminiscences disloquées du premier mouvement. Cette vision unitaire et très cimentée par l’union entre piano et cordes nous semble complémentaire, voire préférable à celle, plus éclatée et moins creusée du Quatuor Danel avec Alexander Melnikov donnée l’année dernière à Flagey. En prélude à ce grand moment, le ne peut soutenir la comparaison dans l’aussi terrible Trio à clavier opus 24 par la faute d’une lecture prosaïque et trop appliquée, au ras des notes et parfois à peine en place : seul le violoncelliste Francis Mourey semble tirer son épingle du jeu par une implication permanente. Le violon de Pieter Jansen semble presque écrasé par la puissance de jeu assez univoque de la pianiste Barbara Baltussen, peu attentive à ses partenaires. Il manque cette ampleur quasi orchestrale au prélude inaugural, cet aspect inéluctable à la toccata, cette lividité blafarde au moderato «poème» et cette ironie dévastatrice et grinçante d’une danse juive stylisée au centre du final, figée ici par des tempi trop prudents.

Le concert final, en la grande salle du Conservatoire, permet d’entendre deux émouvantes œuvres pour violoncelle et petit orchestre, marquées par la culture judéo-polonaise ayant baigné la jeunesse du compositeur : le Concertino opus 43 bis, version abrégée et simplifiée du concerto bien connu sous le même numéro d’opus et la Fantaisie opus 52, outre l’ultime Symphonie de chambre n° 4 opus 153, inspirée par les poèmes de Julian Tuwim, et sorte d’auto-biographie musicale par un habile canevas de citations mises en abyme, notamment extraites de l’opéra Le Portrait d’après Gogol. Le violoncelliste trouve d’emblée le ton juste et la sonorité feutrée qui conviennent aux deux délicates pages concertantes, mais son jeu apparaît parfois un rien crispé dans l’aigu avec une justesse sur la chanterelle parfois mise un peu à mal. Par contre, on ne peut qu’admirer le travail instrumental collectif de l’ensemble Métamorphoses sous la direction précise inspirée de , à la gestique sobre et suprêmement expressive : cet encore jeune groupe de professionnels, recruté par Camille Feye, par ailleurs altiste du groupe, où l’on retrouve comme le konzetmeister Bogdan Bozovic ( actif aussi à Stuttgart et au Danemark), se montre à la hauteur du projet et donne aussi et surtout de l’ambitieuse quatrième symphonie de chambre (près de quarante minutes de pleine musique) une vision intemporelle et idéale. La richesse du drapé sonore, l’éventail des nuances, l’implication de tous les pupitres, les splendides interventions des violon et violoncelle solistes : tout concourt à faire de cette lecture inspirée de ces ultima verba du compositeur l’apothéose de la manifestation. Il serait injuste de ne pas y associer le clarinettiste Jean-Michel Charlier, au souffle souverain, au style parfait, et à la sonorité diaprée, magnifiant de sa fine musicalité ces lointaines et prenantes réminiscences d’une tradition klezmer toujours bien vivace. En bis, pour refermer le cercle, l’ensemble donne …l’aria opus 9 qui quarante-huit heures plus tôt avait ouvert la biennale, dans sa version originale pour quatuor à cordes ! Weinberg, qui quelques jours avant son décès, s’inquiétait du devenir et de la nécessité de son œuvre et de son art, conquiert peu à peu mais sûrement, en Occident, son public et sa part d’éternité, et c’est un géant qui sort de l’ombre.

Crédits photographiques :  © Tommy-Persson-Olga-Rakha-Weinberg ;  © M.C. Soult ; Quatuor silésien © M. Jodłowska ; Victor Chestopal © Conservatoire de Bruxelles ;  © G.Franssens

Lire aussi :

Mieczysław Weinberg, portrait pour un premier centenaire