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Mieczysław Weinberg, portrait pour un premier centenaire

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Du film culte Quand passent les cigognes dont il signe la musique, à son opus magnum l’opéra La Passagère, il y a un mystère . À l’occasion du centenaire de la naissance de Weinberg, ResMusica esquisse les raisons d’une rencontre manquée entre un homme et son époque, et pourquoi son heure arrive aujourd’hui.

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Le 8 décembre 2019, cent ans après sa naissance à Varsovie, presque un quart de siècle après sa disparition, l’œuvre foisonnante de Weinberg est en phase active de réappréciation. Relativement invisible de son vivant, alors qu’il était idéalement intégré au cœur du milieu musical soviétique, Weinberg était largement oublié il y a 20 ans et considéré comme un épigone de Chostakovitch. Jugement bien hâtif qu’, témoin de l’amitié profonde entre son époux et Weinberg, ne prenait pas en compte, invitant au contraire les musiciens à redécouvrir ce compositeur.

Gidon Kremer illustre peut-être le mieux l’évolution paradoxale de la perception de la musique de : alors que les deux musiciens évoluaient dans le même milieu musical moscovite des années 1970, le jeune interprète ne s’intéressait qu’aux compositeurs d’avant-garde, dont Weinberg ne faisait pas partie. Weinberg disparu, Gidon Kremer a découvert la musique de son aîné et en est devenu un de ses ardents défenseurs avec sa . Une reconnaissance tardive malheureusement pour Weinberg, dont les dernières décennies furent bien amères et qui s’interrogeait profondément à la fin de sa vie sur le fait que sa musique pourrait être un jour oubliée.

Un sourire, de l’humour et de la générosité malgré tout

Le cercle amical était de grande qualité et volontairement restreint : les compositeurs Dimitri Chostakovitch, et Revol Bounine, Valentin Berlinsky, , et , , Roudolf Barchaï.

Weinberg venait souvent chez les Berlinsky, une famille représentative de l’intelligentsia de Moscou qui ne prêtait pas attention à la nationalité ou à la religion. , la fille de Valentin Berlinsky (que nous avons rencontrée pour ce portrait) se souvient de lui comme d’un homme très doux, très tendre, à l’œil rieur, avec des mains énormes, sublimes, toujours avec le sourire et beaucoup d’humour. Il était attentif à Ludmila et se montrait disponible et généreux aux autres. C’est ainsi qu’une nuit de 1983, il composa pour elle deux fugues à quatre voix : en rentrant chez elle après une soirée, Ludmila s’était rendu compte qu’elle devait rendre ces deux fugues le lendemain matin. Son père appela Weinberg malgré l’heure tardive. Celui-ci accepta de les composer dans la nuit, et Ludmila put venir les récupérer le lendemain à 9 heures. Les deux fugues furent jugées « nullissimes » par le professeur, qui leur adjugea un 2/5. Elles ont été conservées et sont devenues les Deux fugues pour Ludmila Berlinskaïa.

Weinberg dégageait une aura positive, et ce en dépit des traumatismes successifs qu’il avait subis : sa fuite en 1939 vers la Russie stalinienne pour échapper à la chasse antisémite des nazis, ses deux parents et sa sœur exterminés dans les camps, son beau-père Mikhoels, acteur et directeur artistique du Théâtre Juif d’État de Moscou, assassiné également pour des raisons antisémites par le régime stalinien en 1948. Puis cinq années de surveillance et d’angoisse qui se terminèrent par onze semaines de prison. Il n’en réchappa que grâce à la mort de Staline. À ces tragédies qui en auraient brisé plus d’un, il faut ajouter pour mémoire que son grand-père et son arrière-grand-père paternel furent assassinés par des voisins lors des pogroms de Kichinev (l’actuelle Chișinău, capitale de la Moldavie) en 1903.

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Deux femmes, deux filles, un autre déchirement

À ces drames hors normes, s’en ajoute un plus ordinaire : à l’approche de la cinquantaine, période critique pour l’homme entre deux âges, il se sépare de Natalia Vovsi pour se remarier en 1970 avec Olga Rakhalskaya, une jeune étudiante qui était une amie à l’université de leur fille unique Victoria. Pour les intimes du compositeur, ce remariage s’annonçait compliqué sur un plan personnel et amical, et il contribua effectivement à isoler le compositeur. À la fin de sa vie, sévèrement handicapé par la maladie de Crohn qui le clouait dans son appartement, il put compter sur le dévouement d’Olga, et on peut imaginer que c’est plus pour elle que pour lui-même qu’il accepta de se convertir à la religion chrétienne orthodoxe quelques semaines avant son décès. Il repose désormais dans un caveau avec sa belle-mère à l’ombre d’une croix orthodoxe. Aujourd’hui encore, l’opportunité et les conséquences de ce second mariage soulèvent des questions qui ne sont pas réglées ou du moins pacifiées pour Victoria Bishops (née Weinberg) et Anna Weinberg (fille d’Olga et Mieczysław). Une situation qui crée un certain embarras parmi les proches de Weinberg et les défenseurs de son œuvre.

L’âge d’or : 1943-1953

Il paraît difficile d’associer un âge d’or à une période marquée par les souffrances de la Seconde Guerre mondiale, de l’assassinat de son beau-père en 1948 qui culmina à sa propre arrestation en 1953, mais c’est ainsi que Weinberg lui-même qualifiait cette période, qui est musicalement certainement la plus accessible et lumineuse, avec des chefs-d’œuvre comme le Quintette de 1944 ou le Quatuor n° 6 de 1946, ou les Carnets de notes pour enfants op. 16 et 19 (1944) dédiés à sa fille Victoria.

Dès 1948 Weinberg se retrouvait associé dans la condamnation pour formalisme prononcée par Jdanov contre Chostakovitch ou Prokofiev, ce qui réduisit drastiquement sa capacité à faire jouer sa musique.

Quand passe Weinberg : 1953-1975

1953 est l’année de l’arrestation terrifiante et de la détention dans la prison de Boutyrka à Moscou. La mort de Staline signe la fin des persécutions politiques, et cela lui permet de se consacrer à des œuvres sinon plus personnelles, du moins plus engagées. En 1958, il est associé au succès international du film Quand passent les cigognes de Mikhaïl Kalatozov resté depuis iconique par sa photographie d’un esthétisme saisissant, dont il compose la musique. En 1964, il signe une de ses symphonies les plus personnelles, la Symphonie n° 8 « Fleurs polonaises », du nom du cycle de poèmes composé de 1940 à 1953 par Julian Tuwim, poète polonais d’origine juive. Lui qui a conservé toute sa vie un fort accent polonais, il y embrasse l’Histoire de son pays natal, à travers ses épreuves, ses inégalités sociales, les supplices infligés à la population pendant la guerre.

Culmination de cette période et de toute son œuvre, son opéra La Passagère sur un roman polonais ne fut jamais monté sur scène de son vivant, au grand dam de Chostakovitch qui militait pour cette œuvre en 1974, un an encore avant sa mort. Il faut dire qu’elle avait beaucoup pour « déplaire », de par son thème qui raconte la rencontre sur un transatlantique, de Martha, ancienne détenue d’Auschwitz, avec Lisa, une surveillante SS qui la croyait morte au camp, et par le fait que l’opéra ose représenter Auschwitz sur scène. C’était l’époque où les survivants commençaient juste à témoigner (Nuit et Brouillard date de 1963), après la stupéfaction et le malaise collectif qui ont imposé un silence aux victimes pendant près de deux décennies. La création scénique aura lieu en 2010 en Allemagne à Bregenz. Il est curieux de constater que, de la Russie qui ne créera l’œuvre qu’en 2006 en version de concert à la création britannique à Londres en 2011, c’est la même incompréhension sur l’opportunité de jouer une telle œuvre, de représenter un tel sujet. Aucun pays francophone ne s’est senti concerné par le sujet et n’a monté l’opéra à ce jour.

Durant cette période, Weinberg est bien présent et actif, entouré de ses amis qui jouent sa musique, mais à l’image de la Passagère il reste fantomatique, il passe sans qu’on le retienne.

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Une si longue solitude : 1975-1996

Avec la disparition de Chostakovitch en 1975 et la fuite de l’autre côté du rideau de fer de Kondrachine et Barchaï et du couple Rostropovitch-Vichnevskaïa, il ne reste plus grand monde dans l’URSS des années 1980 pour s’intéresser à la musique de Weinberg. En Occident, on lui préfère Schnittke, Gubaïdulina, Denisov ou Silvestrov. Peu jouée, sa musique de haute maturité est plus fuyante, moins immédiate. Les fantômes du passé reviennent, il rend hommage à Chostakovitch dans sa Symphonie n° 12 (1975-1976). Cette dernière période comporte des œuvres fortes : les Symphonies n° 17 à 19 forment une trilogie intitulée « Aux portes de la guerre », les trois premières Symphonies de chambre (1987-1990) reprennent les quatuors de « l’âge d’or », et la Symphonie n° 21 « Kaddish », sa dernière symphonie achevée (en 1991) est dédiée aux Juifs du ghetto de Varsovie qui furent exterminés.

Peu avant sa mort, le Quatuor Borodine et ont donné son Quintette et la Sonate n° 4. Valentin Berlinsky et sa fille ont apporté l’enregistrement à Weinberg pour lui faire entendre le concert. « Merci mes amis, c’est la dernière fois que j’entends ma musique ». Déjà, la passation s’organisait : Valentin Berlinsky transmettait son savoir au jeune Quatuor Danel, qui lui-même en 1999 allait attirer l’attention de Peer Music sur Weinberg, ouvrant la voie à une édition beaucoup plus systématique de son œuvre. Mais cela est une autre histoire, celle qui s’écrit aujourd’hui.

Repères discographiques

– Quintette (1944) : Quatuor Borodine (Melodiya)
– Sonate pour piano n°4 (1944) : (Melodiya)
– Quatuors n° 6 (1946), n° 8 (1959), n° 15 (1980) : Quatuor Danel (CPO) (Clef ResMusica)
– Concerto pour violoncelle (1948) : Nicolas Alstaedt. Deutsches Symphonie-Orchester Berlin, direction : Michal Nesterowicz (Channel Classics) (Clef d’Or ResMusica)
– Sonate pour violon et piano n° 5 (1953) : Lyonel Schmit et Julien Guénebaut (Fondamenta)
– Symphonie n°4 à n° 6 (1957-1963) : Kirill Kondrashin, Orchestre Philharmonique de Moscou (Melodiya)
– Symphonie n° 8 « Fleurs polonaises » (1964) : Chœur et Orchestre Philharmonique de Varsovie, direction : Antoni Wit (Naxos) (Clef d’Or ResMusica)
– Concerto pour trompette et orchestre op. 94 (1966-1967) : Algis Zhuraitis, trompette. Orchestre Philharmonique de Moscou, direction: Timofei Dokschitzer
Symphonie n° 10 (1968) : Roudolf Barchaï, Orchestre de chambre de Moscou (Melodiya)
– La Passagère (1968) :

– Trois palmiers (1977) : Elena Vassilieva, Quatuor Sine Nomine (Claves)
– Symphonie n° 18 « Guerre, il n’y a pas de mot plus cruel » (1986) : Orchestre symphonique d’Etat de Saint-Pétersbourg, direction Vladimir Lande (Naxos)
– Symphonie de chambre n° 3 (1987) : Kremerata Baltica, direction Gidon Kremer (ECM)
– Symphonie n° 21 « Kaddish » (1991) : City of Birmingham Orchestra, direction Mirga Gražinytė-Tyla (DG), avec en complément la Symphonie n° 2 (Clef ResMusica)

Crédits photographiques : © International Mieczysław Weinberg Society

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