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Vide-grenier chez Rossini avec La Co(opéra)tive

Acte V de La Co(opéra)tive : La Petite Messe Solennelle de Rossini. Ce n’est pas un opéra. Mais on va essayer de faire comme si.

Ultime « péché de vieillesse » du facétieux Rossini, cette messe de 70 minutes pour choeur et solistes, d’une décomplexante économie de moyens (deux pianos et un harmonium, ou un accordéon, comme l’avait d’abord imaginé le compositeur), voit son humour opératique célébré de temps à autre sur les planches. Celles du Théâtre Ledoux de Besançon, où, après Rennes et Compiègne, et avant Sète et Dunkerque, La Co(opéra)tive pose ses valises, brûlent encore de la première vision en date, celle de l’Ensemble Justiniana en 1990.

On ne saurait imaginer deux univers plus différents que celui de (le dérapage de la mondanité vers l’intériorité dans un salon parisien d’époque) et celui de et : un vide-grenier contemporain dans un gymnase de province. Les deux propositions finissent pourtant par se rejoindre dans leur cheminement vers une certaine aspiration spirituelle. Celle de ne manquait pas d’humour. Celle du tandem Houben/Wilson en déborde. A la légèreté de touche d’antan réplique aujourd’hui une virtuosité gaguesque un peu plus appuyée malgré son tribut affiché à Tati.

Cela fonctionne plutôt bien dans la première partie : un prologue muet de dix bonnes minutes avec brèves onomatopées façon Playtime en guise d’échauffement, au cours duquel le technicien de surface s’affaire à la propreté du lieu avant que les vendeurs ne s’installent et que les acheteurs ne fassent irruption. D’excellents moments : le canapé vermoulu qui cède sous le coude d’une accorte bourgeoise en fourrure, le Domine Deus avec succession d’improbables couvre-chefs sur la tête du ténor (chapeau à l’immarcescible Sahy Rati !), le cadre de bois isolant les visages apposé sur les chanteurs par un énigmatique démiurge occupé à mesurer tout ce qui passe, deux comédiens semant sporadiquement d’impromptus désordres… Même si l’on interroge dès l’abord le hiatus de textes liturgiques dans un tel contexte, on constate le conséquent travail théâtral.

Un doute naît à la fugue du Gloria (pourtant bien introduite avec une Pietà foutraque autour d’un mannequin désossé) à la vue de l’expédient qui consiste à laisser chaque chanteur se mettre progressivement à battre sa propre mesure en face du chef. Les choses se gâtent franchement à partir du Credo. La mise en scène, comme contaminée par son propre concept, devient à son tour vide-grenier de procédés s’apparentant à des exercices d’échauffement ou d’impro (les corps qui s’affaissent et se relèvent dans de longs ralentis, la soprane qui forme et déforme des couples sur O Salutaris…) La volonté perceptible de basculement du burlesque vers l’émotionnel échoue et l’on s’interroge encore sur le pourquoi de cette marche des comédiens sous la neige, de l’apparition de ce vieillard tremblotant. avait pourtant évoqué le Requiem de Mozart mis en scène l’été dernier à Aix-en-Provence par Roméo Castellucci : une référence écrasante en terme de lisibilité. Ici on ne comprend plus grand-chose. L’on aurait tant aimé s’élever en même temps que le mur du fond du gymnase et plonger dans l’infini de l’horizon étoilé qu’il a  laissé apparaître. Une ascension spirituelle confiée dès lors au seul pouvoir de la musique.

Et là on est vraiment gâté. Du sublime Kyrie, énoncé dans un mezza voce hypnotisant, à l’ineffable Agnus Dei, c’est un quasi-sans faute (fugace distraction des basses dans le Sanctus), dont la rigueur impressionne dans un tel bric-à brac scénique. Le Choeur de chambre Mélisme(s) aligne treize chanteurs au lieu des douze de la création (la soprane a ici une sœur jumelle) qui ne chantent jamais mieux que tous ensemble, les solistes révélant quelques très légères faiblesses : la basse à peine en deçà du longuet Quoniam, la soprane gérant d’une facétie scénique le sol aigu de son avant dernier Amen. L’alto de Blandine de Sansal émerge progressivement jusqu’à un Agnus Dei déchirant. Le ténor (), volubile, aisé, juvénile et sportif, enchante.

Un seul piano ce soir : celui de , d’un velours ultra-chambriste, d’une empathie partageuse qui va jusqu’à faire cadeau de quelques notes de son Preludio religioso à l’accordéon délicat et remarquablement dosé d’Elodie Soulard (la brève Ritournelle est une merveille de son venue d’ailleurs). Technicien de surface ou curé malgré lui, s’active dans tous les recoins du plateau en chef accompli. Les lignes sont fluides et lisibles, dénouant tous les noeuds de l’entrelacs rossinien.

Le spectacle se clôt in fine par un indéchiffrable pied-de-nez burlesque : sous un halo mystique, on parvient à se débarrasser d’un sac plastique accroché disgracieusement, depuis le début du spectacle, à la pale d’un ventilo. Ce qui signe peut-être un manifeste pour un avenir sans plastique referme un Agnus Dei en apesanteur, chanté en translation du fond de scène vers le public (procédé toujours efficace), et semble annoncer, comme dans le chef-d’oeuvre de Fellini E la nave va, la fin et le début d’un monde.

Crédits photographiques : © Laurent Guizard

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