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Le dialogue des continents dans Métamorphoses du Serpent Blanc de la compositrice Xu Yi

Le Conservatoire à Rayonnement Régional (CRR) de la rue de Madrid fait son festival, autour des « Sirènes et autres chimères… », dévoilant autant d’histoires fascinantes et d’horizons merveilleux. Le coup d’envoi est donné avec Métamorphoses du Serpent Blanc de la compositrice franco-chinoise , un spectacle écrit pour les jeunes du Conservatoire qui en assurent la création mondiale.

Métamorphoses du Serpent Blanc est un conte que tout le monde connait en Chine, fait remarquer la compositrice. Faisant appel à Laure Gautier pour le livret en français, elle prend elle-même en charge la partie du texte en chinois. Comme pour L’impératrice Wu Zetian, son premier ouvrage lyrique donné en 2014 sur le plateau du Conservatoire de Cergy-Pontoise, mobilise chanteuses solistes – soprano et mezzo-soprano -, chœurs d’enfants – la mais aussi le Petit chœur de la Ville de Beauchamp – ainsi qu’un ensemble instrumental, celui des jeunes du CRR. L’électronique, conçue dans les studios de l’Université de Marne-la-Vallée, sous la responsabilité de Martin Laliberté, est également une composante du spectacle, inhérente à la conception de l’espace telle que l’entend Xu Yi : « Il est dit dans la culture chinoise que l’atmosphère serait composée de neuf sphères, bien loin de notre univers en trois dimensions », explique la compositrice qui souhaite rendre compte de cette pluralité dans toutes ses partitions.

Le conte chinois relate en six « chants » l’histoire sinueuse des amours entre Dame blanche (alias Le serpent blanc) et le jeune homme Xu Xian, sur fond de métamorphoses (Dame blanche) et de réincarnation (Xu Xian). Le texte est dit par les enfants du Petit chœur, avec de vrais talents en herbe parmi eux. Ils se relaient sur le devant de la scène pour prendre la parole au début de chaque « chant » (le texte est appris par cœur), avec l’intonation chinoise requise pour la prononciation du nom des personnages ! Il n’y a pas de mise en scène à proprement parler mais des costumes et une mise en espace judicieuse (l’électronique aidant) qui fait chanter les enfants de la au balcon et en chinois. Superbement préparé par Brigitte Coppola qui les dirige, le chœur, invisible, symbolise la «troisième force cosmique» (au-delà de la dualité Yin et Yang) que sont les anges qui entourent traditionnellement la déesse de la compassion Guan Yin.


Xu Yi aime fédérer les forces vives de ses spectacles, confiant à chaque participant un rôle à jouer dans l’action scénique. Ainsi le chef – Jérôme Pollack dans son manteau noir à l’imposante carrure – incarne-t-il le vieux moine Fahai de l’histoire, garant de l’ordre et du pouvoir dans la société. Il a, à ses côtés, un gros bâton avec lequel il ébranle le sol aux passages clés de l’histoire (« L’herbe immortelle » du Chant 4 par exemple). Tous les instruments sont occidentaux (flûte, clarinette, alto, violoncelle et percussions), excepté ce temple block géant, made in china, qui ne résonnera qu’à la fin de l’opéra. Pour autant, Xu Yi s’est inspiré du théâtre pour faire sonner les instruments, le piccolo notamment – Pierre Cornu-Deyme – restituant à merveille le timbre de la flûte chinoise, avec ses stridences et ses micro-intervalles. La percussion, sèche ou résonnante – Shin Young Kim et Hojin Han – est au plus près de l’action, gong profond colorant le silence, coups secs des woodblocks alertant l’auditeur ou encore déferlement des toms et du marimba pour générer les accélérations. L’écriture y est fluide et gorgée d’énergie, réactive autant qu’économe.

Les deux solistes très investies sont au centre du plateau, la soprano Pauline Nachman (Dame blanche) et la mezzo Danielle Arrigoni incarnant les rôles de la servante et de l’amoureux Xu Xian, comme dans la tradition de l’opéra de Shanghai où les rôles étaient chantés uniquement par des femmes. Le texte qui leur est dévolu, celui de Laure Gauthier, a une vocation plus sonore que sémantique, mêlant les langues et commentant librement l’histoire. Xu Yi le soumet à une stylisation originale, entre parlé-rythmé (dûment noté sur la partition) et mots chantés sur de longues trames très intenses, dont les fréquences rejoignent celles de l’ensemble instrumental : autant d’instances qui se relaient et s’interpénètrent, faisant dialoguer les cultures dans un espace où les interventions stratégiques de la bande-son ajoutent à l’ambiguïté des sources et au croisement des temporalités.


Danielle Arrigoni (directrice artistique du spectacle, rappelons-le) s’est positionnée devant le temple-block géant dont elle tire des résonances sourdes et profondes. Elle rythme la procession, celle des enfants de la maîtrise (les anges) et leur cheffe (la déesse Guan Yin) qui ont quitté le balcon (le ciel) et arrivent du fond de la salle, une source lumineuse dans la main, tandis que nous parviennent des haut-parleurs les échos lointains d’une célébration bouddhique : « Pour demeurer à jamais auprès de Dame blanche (défunte), Xu Xian se fait moine dans le temple en face de la Pagode Leifeng », nous raconte-t-on : ainsi s’accomplit le rituel, sous la résonance délicate du bol chinois et l’écoute silencieuse d’un public saisi.

A voir ou à revoir à la Salle des Fêtes de Beauchamp, ce samedi 25 janvier.

Crédit photographique : © Éditions Lemoine / Xu yi