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La Juditha de Vivaldi ou le triomphe de l’éternel féminin au Théâtre des Champs-Élysées

Sur les quatre oratorios écrits par le prêtre roux, la Juditha Triumphans est le seul à nous être parvenu. Pour défendre cette œuvre, et son s’entourent de cinq chanteuses d’exception.

Les tableaux baroques se sont largement emparés de l’histoire de Judith décapitant le général assyrien Holopherne pour venger le peuple juif assiégé. Vivaldi en a fait un oratorio composé en 1716 pour l’Ospedale della Pietà, orphelinat de jeunes filles de Venise, grande « fabrique » de chanteuses remarquables mais souvent rudoyées. Ce sont donc exclusivement des femmes qui abordent cette partition qui nécessite autant de virtuosité que de délicatesse, oscillant entre airs de bravoure mais aussi et surtout des duos voix et solistes instrumentaux particulièrement séduisants par la richesse de leur orchestration.

La distribution réunie ce soir touche la perfection tant pour le chant – offrant un beau panel de la voix féminine – que pour le jeu de scène habité et complice.

déroule la richesse de son timbre soyeux au service d’une incarnation fascinante sans sombrer dans une outrance dont on la sait coutumière. Ici, tout semble étudié, mesuré et la vérité du personnage émerge d’un chant sobre et ciselé, éloquent dans son appréhension du texte, comme si la fréquentation régulière de la mélodie française – où elle excelle -, lui avait apporté une densité et une simplicité qui rendent ici justice à une musique finalement assez dramatique et raffinée. En témoignent ses arias accompagnés par des instrumentistes solistes étourdissants (viole d’amour, chalumeau, mandoline …) où la voix se teinte de splendides couleurs, où le phrasé évolue au rythme des états d’âmes et où le souffle – qui semble infini – la place à mi-chemin entre l’humanité d’une femme résolue et la désincarnation de l’image mystique. Un portrait d’une grande densité en somme qui trouve son paroxysme dans le « In Somno profondo » qui donne le frisson.

Face à elle, on retrouve la voix toujours aussi singulière et troublante de la contralto , grande habituée de Vivaldi et ici parfaitement crédible en général assyrien tant par la noirceur de ces graves que par la puissance de ces aigus. La voix n’est certes pas des plus séduisante et apparaît souvent assez mat mais ces raucités confèrent une autorité et une belle présence à cette artiste qui, malgré quelques sauts de registres ardus, sait toujours vocaliser jusque dans les alanguissements amoureux de la deuxième partie. Se dégage alors le sentiment d’une grande liberté et d’une belle spontanéité qui imposent définitivement le personnage.

La soprano est un splendide Vagaus. Si la voix semble un peu « petite » au début, avec notamment des graves confidentiels, elle finit par se chauffer et finalement charmer par la lumière qu’elle projette, par sa ductilité et sa douceur. Le splendide « umbrae carae » expose une ligne de chant d’une grande suavité et un souci constant de caractérisation et les vocalises ébouriffantes de l’ « Armatae face, et anguibus » emportent la salle qui aura entretemps appréciée les couleurs déployées, la richesse des intonations dramatiques et les variations proposées jusque dans un aigu final qui ne laisse aucune place au choix pour les troupes qu’elle galvanise. Une prestation intègre et de grande classe.

Enfin, le timbre coloré et les belles vocalises de font merveille dans le rôle de la suivante de Judith quand Dara Savinova expose un timbre homogène et de beaux graves dans le court rôle d’Ozias. Le chœur trouve la couleur juste et la précision nécessaires à la puissance des interventions des armées assyriennes ou du peuple juif.

À la tête de l’, semble lui aussi avoir gagné en sobriété. L’idée de l’oud pour introduire l’histoire et plonger le spectateur dans une atmosphère orientale est une idée aussi étrange qu’heureuse et l’on est assez rapidement étonné par le caractère aéré de cette interprétation énergique qui sait nous emporter dans l’ivresse des airs de bravoure tout en mettant en valeur le raffinement d’une orchestration luxuriante, installant une grande diversité de climats, tous parfaitement amenés. Au final on est séduit par la richesse du son de l’ensemble, par les tempi toujours justes, en bref par son évidente affinité avec ce répertoire auquel il rend parfaitement justice.

Crédits photographiques : © Geneviève Lesueur