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Sergueï Prokofiev, quand une mort en cache une autre

Faut-il rappeler l’immense pianiste et compositeur que fut , de même que son parcours singulier ? Aurait-il pu imaginer que sa mort serait passée involontairement sous silence par un dictateur dont il eut à souffrir une grande partie de son existence ?

Pendant ses études au Conservatoire de Saint-Pétersbourg à partir de 1905, se forgea une réputation d’avant-gardiste. Lors de la Révolution d’Octobre 1918, il quitta son pays durant dix-huit ans, vivant aux États-Unis, puis en Bavière et à Paris à partir de 1921. Certaines de ses partitions triomphèrent et lui-même se produisit en concerts aux États-Unis, en Europe et en Union soviétique. En 1935, il retourna s’installer dans une URSS sévèrement marquée par la terreur stalinienne. Contrairement à ce qu’il pensait un peu naïvement, il ne trouva pas dans son pays natal l’enthousiasme qu’il espérait susciter.

Son esthétique s’inscrivit d’abord dans le courant post-romantique dans la descendance de Scriabine et Rachmaninov, puis fit place à l’ironie, au sarcasme, aux dissonances, aux rythmes accentués et aux brillantes orchestrations colorées. Il subit aussi partiellement l’influence de Stravinski, mais, au-delà, appartenait au meilleur des compositeurs soviétiques. Un génial éclectique sans doute.

Au fil des années, sa santé se dégrada et il lui était difficile de recevoir les meilleurs traitements. intervint activement auprès de hauts personnages du régime pour améliorer la prise en charge médicale de son collègue. Les deux hommes nouèrent des relations polies mais ne devinrent jamais de véritables amis.

Après avoir été reconnu « Artiste du Peuple » en 1947, l’année suivante, la campagne anti-formaliste était lancée par Jdanov contre les artistes cosmopolites. Dans l’optique de se faire bien voir par les autorités, il écrivit des œuvres peu remarquables à la gloire du régime soviétique (Cantate pour le XXe anniversaire de la révolution, Ode à Staline à l’occasion de son soixantième anniversaire…). Plus tard, une nouvelle purge le condamna publiquement. Par ce rejet violent, il allait connaître la misère et le silence imposé. Grâce au soutien de son ami le violoncelliste , il obtint une aide financière concédée par le tout puissant Tikhon Khrennikov, un homme totalement acquis à la solde des idéologues du pays et indéboulonnable secrétaire général de l’Union des compositeurs.

Sergueï Prokofiev est un des compositeurs les plus connus de son temps. La renommée mondiale de pièces comme Pierre et le loup et sa musique pour le ballet Roméo et Juliette contraste avec la relative méconnaissance que connaissent ses sept symphonies (en dehors de la première et de la cinquième), ses cinq concertos pour piano, ses dix opéras, ses suites pour orchestre, ses musiques de film, ses neuf sonates pour piano… ainsi que de sa propre personne. Il avait été évacué à Alma Ata en 1943 pour échapper aux hordes nazies, il y acheva l’opéra Guerre et Paix.

Le 5 mars 1953 Sergueï Prokofiev, âgé de 61 ans, fut terrassé par une hémorragie cérébrale foudroyante. Cet accident vasculaire cérébral (AVC) est un trouble neurologique grave secondaire à un problème circulatoire correspondant soit à un infarctus (ischémie ou obstruction d’un vaisseau sanguin par un caillot) soit à une hémorragie au niveau du cerveau. Son début est en général brutal et survient avec une plus grande fréquence avec l’âge, les mauvaises habitudes alimentaires, l’hypertension artérielle, les troubles du cholestérol, les troubles du rythme cardiaque, le tabagisme… L’AVC (ou apoplexie, ou congestion cérébrale) se manifeste par une perte de la motricité, des troubles du langage, de la sensibilité, de la connaissance, de la conscience et peut aboutir à la mort. Il peut être transitoire ou permanent.

Ce drame aurait logiquement dû faire la une de la plupart des journaux du monde entier. Contre toute attente il n’en fut rien. Son décès intervint environ une heure seulement avant celui de Joseph Staline, le maître tout puissant de la Russie soviétique depuis la mort de Lénine en 1924. On le retrouva étendu dans sa chambre mais aucun médecin ne se trouvait à proximité, car Staline en avait interdit la présence tant il croyait que le corps médical complotait contre lui. Beria, le chef de la sécurité, prit conscience de l’état critique de son maître. Il aurait pu prendre la décision de faire venir un praticien mais se dispensa de l’exiger. Pour quelle raison ? Il était bien placé pour savoir que Staline préparait une nouvelle purge dont il aurait sans doute été l’une des victimes.

Joseph Staline décéda d’une hémorragie cérébrale le soir du 5 mars dans une datcha proche de Moscou. Il fut exposé dans le mausolée de la place Rouge aux côtés de Lénine. La Pravda, le principal journal du pays, se concentra exclusivement sur l’aspect politique, sur la disparition du « petit père des peuples » et sur la glorification du dictateur.

Il faudra six jours pour que le quotidien fasse mention de la mort du grand compositeur russe. Les proches du défunt subirent des pressions afin qu’ils n’ébruitent pas l’événement. Les funérailles se déroulèrent en toute modestie au cimetière de Novodevitchi, non loin de Moscou. Seule une quarantaine de personnes assistèrent discrètement à l’inhumation. Celui qui ne fut jamais « le » compositeur officiel du régime ne reçut guère d’éloges et sa famille ne bénéficia d’aucun privilège. D’ailleurs, sa femme Lina et ses enfants ont été déportés en Sibérie pendant une huitaine d’années. Non sans ironie, il recevra posthumément le prix Lénine en 1957.

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