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À Berne, deux Otello pour le prix d’un

Après la reprise de la production de l’an dernier de La Fiancée Vendue de Smetana, l’Opéra de Berne et son tout nouveau directeur Florian Scholz ouvrent les feux de cette nouvelle saison avec la première de ses six nouvelles productions, le prestigieux Otello de Giuseppe Verdi.

Pour une troupe de chanteurs complétée de quelques invités, présenter un monument comme Otello de Verdi est une gageure non négligeable. Certes, l’Opéra de Berne n’a pas la prétention de rivaliser avec les plus grandes scènes lyriques, mais cette production s’avère cependant d’un très bon niveau. Au-delà même puisqu’elle nous offre deux Otello(s) – devrait-on dire « deux Otelli »? – pour le prix d’un. En effet, le rôle-titre devait être tenu par le ténor Rafael Rojas. Malheureusement rendu aphone par des problèmes vocaux, il a tenu la partie théâtrale de l’opéra en mimant les paroles du chant pendant qu’aux bords de la scène chantait le ténor Aldo Di Toro (Otello). Pour le spectateur, l’illusion est parfaite. Le ténor Aldo Di Toro, quel Otello ! Debout, quasi immobile devant son lutrin à peine éclairé de deux lumignons, projette toutes les nuances, les intonations de la partition. Il est de ces chanteurs qui n’ont aucun besoin de bouger pour être crédibles. Son « Esultate » d’entrée, lancé comme une flèche se plantant dans le plafond du théâtre, signe l’instrument vocal formidable. Tout au long de la soirée, il campe un Otello sans faille, d’une voix au grain subtil, capable d’une expressivité, d’une variété de couleurs en parfaite harmonie avec le personnage.

Dans sa mise en scène, la jeune metteuse en scène berlinoise Anja Nicklich reste dans la convention la plus contenue. Avec une action se déroulant à l’époque des évènements de la pièce de Shakespeare, les costumes (Gésine Völlm) comme le décor (Janina Thiel) sont efficaces mais sans grande inventivité. On regrettera que dans sa direction d’acteurs, Anja Nicklich peint des personnages sans envergure, Otello s’avérant plus terne que le livret laisse entendre. Presque benêt, il semble découvrir sa jalousie petit à petit pour finalement s’enflammer et se pousser au crime. Les scènes ne sont pas très abouties, les gestes plus esquissés que joués. Et ce ne sont pas certaines scènes aussi brutales que vulgaires et qu’inutiles pour la clarté du discours scénique (Otello violant Desdemona, Iago se passant le mouchoir de Desdemona entre les cuisses ou encore se lavant le torse avec l’eau du bénitier) qui amènent à une caractérisation des personnages.

Vocalement, la production bernoise est assez homogène. Hormis le rôle-titre dont nous parlons plus haut, les autres protagonistes s’investissent avec générosité. Si la voix de Jordan Shanahan (Iago) domine le plateau, c’est plus en puissance qu’en musicalité. En effet, un peu plus de retenue, de soin dans la diction, d’approfondissement du caractère réel de ce personnage montreraient une utilisation plus sensée, plus subtile des moyens vocaux que le baryton possède amplement. À ses côtés, la soprano Evgenia Grekova (Desdemona) compose un beau personnage avec une voix qu’elle enveloppe avec beaucoup de couleurs. Hormis quelques notes de passage en voix de tête qui restent encore à travailler pour en améliorer l’émission et en égaliser la couleur, Evgenia Grekova nous a offert de très beaux moments, en particulier dans son duo d’amour « Dio ti giocondi » ainsi que dans l’air « Mia madre avea una povera ancella » puis dans l’« Ave Maria » final.

Dans les rôles de moindre importance, on apprécie la prestation bien verdienne de la belle, mais petite voix de Nazariy Sadivskyy (Cassio). À noter encore les trois lignes chantées par le baryton Louis Morvan (un héraut) dans une projection sonore, une qualité de diction, et un à-propos en tous points remarquable. Quelle prestance, quelle évidence, quelle autorité. Une belle recrue pour la troupe de l’Opéra de Berne.

De son côté, le Chœur du Konzert Theater Bern déçoit. Sa musicalité pèche, les décalages avec l’orchestre sont trop fréquents et ses couleurs souvent sans nuances agressent.

Dans la fosse, le nouveau maître de la musique ad intérim (en attendant le jeune chef australien Nicolas Carter), le chef Matthew Toogood, peine à discipliner les débordements d’un Berner Symphonieorchester parfois plus bruyant que forte.

Reste que, dans l’ensemble, devant cette situation inhabituelle et hautement déstabilisante pour tous les artistes devant se plier à l’obligation de porter un masque (qu’on enlève pour chanter et qu’on remet jusqu’à la prochaine intervention) et à celle de se tenir à distance, on ne peut être qu’admiratif devant l’exploit de chacun pour que le spectacle reste à la hauteur des attentes de l’œuvre et du public.

Crédit photographique : © Annette Boutellier

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