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Révélation du « Requiem pour les frères disparus » d’Alexandre Kastalsky

Naxos propose la première gravure intégrale du poignant Requiem pour les frères disparus, du Russe

Composé en marge de la Grande guerre en hommage à toutes les victimes « alliées », cette réalisation captée en direct est pour le moins réussie grâce la direction fervente de , galvanisant une armada de sociétés chorales américaines et le new-yorkais St-Luke’s orchestra, avec le concours des solistes très impliqués malgré la brièveté de leurs interventions : Anna Dennis et Joseph Beutel. 

Le nom d’ (1856-1926), pourtant l’un des plus importants compositeurs de musique chorale orthodoxe de cette époque, est aujourd’hui tombé dans l’oubli en Occident : on peut l’expliquer par sa position historique et esthétique, celle d’une génération musicale « coincée» entre d’une part Tchaïkovski, Taneïev ou Glière (ses maîtres) et de l’autre d’éminents cadets comme Rachmaninov (dont il a sans doute influencé l’écriture chorale). Attaché aux institutions synodales de Moscou, il laisse donc une œuvre essentiellement religieuse. Les zélateurs de la révolution d’Octobre, déclareront toute musique d’église obsolète et inutile, et lui intimeront l’ordre de se consacrer à l’étude des musiques populaires russes.

De sorte que le Requiem qui nous intéresse aujourd’hui, une de ces œuvres « maudites » du XXe siècle, a sombré dans un oubli immérité, que pallie ce premier enregistrement mondial, reflet d’un concert commémoratif en la cathédrale de Washington le 21 octobre 2018, donné en marge du centenaire de l’Armistice de la Grande Guerre !

Dès l’été 1914, Kastalsky en envisage la composition, à la mémoire de toutes les victimes « alliées » du conflit, projet œcuménique et syncrétiste. La partition associe telle une mosaïque textuelle et musicale des fragments des textes de l’office des morts chantés en russe, latin ou anglais « croisés » sur des thèmes grégoriens catholiques (l’omniprésence du thème du Dies Irae latin) à partir du Rex Tremendae -plage 3- jusqu’au Sanctus très martial -plage 11. D’autres textes sont issus des liturgies orthodoxes russes et serbes, ou encore extraits des offices anglicans, au milieu d’exordes chantées en italien ou en français. Le texte de présentation – hélas seulement en anglais- détaille toutes ces passionnantes influences et les collisions cultu(r)elles entre textes et musiques avec force détails : par exemple l’Ingemisco de la Séquence, ici un sublime solo de soprano, est chanté dans sa traduction anglaise sur une mélodie issue d’un psautier… anglais !

Mais l’esprit de l’œuvre demeure marqué par la Russie chère au compositeur : difficile de ne pas songer à la scène du couronnement de Boris Godounov dans les deux « requiem aeternam » qui ouvrent et clôturent l’œuvre (plage 1 et 17), voire du final de la cantate « les Cloches » de Rachmaninov, de peu antérieure, lors des interventions de la basse soliste doublée par les chœurs !

La composition du Requiem s’étalera sur trois ans : l’œuvre en devenir à l’image de l’interminable conflit, atteindra finalement la « somme » de dix-sept mouvements, dont les derniers composés après une création partielle. Cet ensemble donne à l’œuvre a priori disparate toute son unité fondamentale, par la reprise et la récapitulation de sections antérieures. S’y ajoutent pourtant de nouveaux emprunts : des chants liturgiques américains dans le « Rock of Ages » se superposant à la marche funèbre de Chopin (plage 14) ou l’hymne à Indra d’inspiration védique dans l’interlude orchestral (plage 16). L’objectif est de rendre ainsi hommage aux nations nouvellement alliées ! L’œuvre évoque aussi un cérémonial civil par ses interpolations poétiques ou mystiques sur des textes (profanes) entre autres d’Alexandre Tolstoy (plages 5 et 13) : il s’agit donc d’une sorte de War Requiem, composé directement en prise avec les événements, éploré plus que pacifiste, et « partisan » dans les choix et références qu’il s’impose. Loin de toute dénonciation directe et « neutre » de l’absurdité de la Guerre, le Requiem de Kastalsky évoque tant le courage des disparus au nom de leur idéal de liberté que le consolateur devoir de mémoire des survivants endeuillés.

donne une interprétation tout en contraste de cette imposante fresque. Il en exalte tant la grandeur que la rutilance sonore (avec ses effets de carillon de cloches, de jeux de timbres). Malgré les tempi uniformément lents de l’ensemble, jamais l’œuvre ne tombe dans une indifférente grisaille. Les deux intermèdes orchestraux, détaillés avec la précision d’un orfèvre, sont ainsi de brèves oasis de détente dans cette oeuvre douloureuse. Il peut compter sur un orchestre de St Luke’s très impliqué et attentif, mais dont malheureusement la diversité des nuances est quelque peu noyée par l’hyper-réverbération du lieu et par une prise de son assez confuse. Cette perspective sonore privilégie trop les forces chorales, globalement excellentes, malgré ça et là de minimes défaillances parfaitement excusables dans le cadre de la captation directe et publique d’une partition d’une telle dimension.

La soprano anglaise Anna Dennis délicieusement aérienne, offre de beaux moments de tendresse éplorée au fil de ses trois interventions, dont le sublime Ingemisco «anglais» déjà mentionné. Plus opératique, avec son généreux vibrato, le baryton-basse américain Joseph Beutel s’affirme par une présence dramatique impressionnante, même face aux masses chorales les plus pléthoriques.

Voici donc une publication audacieuse, révélation d’une œuvre chorale majeure de son temps prise dans les tourments de l’Histoire mondiale et les dernières convulsions d’un régime tsariste. Une révélation à marquer d’une pierre blanche, la seule réserve touchant à la prise de son tributaire sans doute de la topographie de la cathédrale nationale de Washington.

Lire la critique de la version en 12 numéros chez Hortus : 

Requiem d’Alexandre Kastalsky, aux morts de la Grande Guerre

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