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L’espace poétique de Stefano Gervasoni

Trois pièces quasi contemporaines sont réunies dans ce nouveau CD monographique du Bergamasque , trois compositions d’une grande proximité esthétique mêlant intimement la voix et le piano, la poésie et l’électronique.

Le double schumannien : c’est le concept qui guide le travail de réécriture du compositeur dans Altra voce, omaggio a Robert Schumann (2015/17) pour piano et électronique. Puisant dans différents opus pour piano du compositeur allemand, Gervasoni fait entendre cette « autre voix » plus distante et tremblée qui semble émaner du piano () via la magie de l’électronique. L’instrument est lui-même sujet à des déformations, donnant dans Luce ignota della sera (1) l’illusion d’un clavier microtonal. Les voix sont multiples et se déploient dans l’espace dans Sirenenstimme (2), des voix fantomatiques comme ces hallucinations auditives qui hantèrent Schumann à la fin de sa vie. Des tintements diffus s’entendent avec la voix chantée – celle de – dans Fiori soli rossi (extrait des Scènes de la forêt) (3), un Lied dont Gervasoni écrit la mélodie sur un poème de Friedrich Hebbel. Halo sonore, distorsion et fréquence insistante, comme un acouphène, traversent les pages de L’oiseau prophète (extrait lui aussi des Scènes de la forêt) (4) peuplées de voix intérieures quand la vague électronique submerge le piano dans Alba mentore qui referme ce cycle nocturne, intime et poétique.

Fu verso o forse fu inverno, sei liriche di Lorenzo Calogero (2016) est un cycle de Lieder (Schumann demeure) sur les vers du Calabrais Lorenzo Calogero (1910-1961), réunissant non pas deux mais trois partenaires complices : la mezzo-soprano , le pianiste et le designer sonore . Chaque mélodie engendre son propre espace sonore où la voix parlée souvent relaie la voix chantée ou murmure derrière elle comme son ombre double (Ciò que fu pianto). Si voix et piano semblent ne former qu’une seule instance musicale, la partie électronique, comme un troisième personnage, participe de la « mise en scène », sonore et spatiale, de chaque poème. Elle modèle les sonorités du piano sous l’action des transducteurs qui réinjectent le son dans la table d’harmonie du piano. Elle traite la voix de la chanteuse (ourlée voire démultipliée) ou en ajoute d’autres, comme cette fréquence étrange maintenue durant le quatrième poème E cosi per onde e sbalzi… avec cette manière gervasonienne, inventive et habitée, de faire sonner le texte sans jamais en occulter le sens.

Muro di canti (2016), qui donne son titre à l’album, est une pièce acousmatique passant par un dispositif de diffusion à six canaux. Elle fut, à l’origine, le « sillon sonore » qui traversait l’installation du plasticien Caccavalo, Viale dei canti destinée à « faire vivre » la pierre du mur extérieur de l’Hôtel Galliffet, en y gravant notamment les vers du poète Giacomo Leopardi, Canto notturno d’un pastore errante dell’Asia. Ce « chant nocturne » s’inscrivant sur la trame électronique sert de fil rouge à Muro di canti. Le poème est dit à deux voire trois voix (mais par la seule Monica Bacelli) et de manière fragmentaire dans la mesure où chaque phrase y est interrompue avant la fin du vers, comme aspirée par le silence. Discrète, furtiv et soumise au même traitement que la voix, la partie électronique, celle du designer Marco Liuni, s’immisce dans les interstices du texte et participe de cette méditation poétique sur le sens de la vie.

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