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Carsen et Christie s’encanaillent avec The Beggar’s Opera

The Beggar’s Opera avait bien besoin de prendre la température de notre époque.

Mais que fait là le « If love’s a sweet passion » de Purcell ? The Beggar’s Opera est un ballad opera ! Pot-pourri ré-actualisé de pièces en vogue en leur temps (1728), scénarisé par , orchestré par , The Beggar’s Opera, première comédie musicale, a inspiré, deux cents ans plus tard (1948), L’Opéra de Quatre sous de Kurt Weill et même, en 1976, le Princes qu’en mains tenez du groupe folk Tri Yann. Les baroqueux les plus éminents (Gardiner en 1983, Christie aujourd’hui) ont sauté sur l’occasion de s’y encanailler, mais aussi Britten (nouvelle orchestration en 1948) et son disciple Stuart Bedford qui en ont chacun proposé une très belle version discographique. La dernière seule version en DVD, date de 1983. Elle affichait une imagerie à la Barry Lyndon avec Roger Daltrey, le chanteur des Who, en Macheath aux allures de Ryan O’Neal.

Pour ravaler ce ballad opera unique en son genre, puisque seul – on comprendra aisément pourquoi – à avoir traversé le temps, et son dramaturge Ian Burton n’ont pas eu à aller chercher bien loin. L’actualité quotidienne sert sur un plateau les gueux du XXIᵉ siècle : dealers, policiers corrompus, filles de joies vénales, amours toxiques… et réactive la modernité d’une œuvre qui dénonçait déjà de sempiternels travers humains tels que : « Chacun de nous fait de son voisin une proie. »

Dans le salpêtre des Bouffes du Nord, Carsen délaisse le somptuaire des décors des grandes maisons d’opéra pour le refuge signifiant d’un mur de cartons dont on regrette que l’ingénieuse mobilité soit peu à peu délaissée. Sont logés là, à la même enseigne, chanteurs et musiciens, ces derniers, ayant dû se précipiter sur l’Ouverture pour sortir leur instruments de cartons supplémentaires, après avoir également été contraints d’échanger leurs habituels pupitres pour…. des cartons ! Les Arts Flo en SDF d’un soir…

Le format « chanson à boire » de l’œuvre la rend accessible à plus d’un chanteur. Dans ce Jardin des Voix plus urbain que de coutume, on assiste à l’éclosion d’une belle pépinière de jeunes talents chantants et dansants (hip hop notamment). Autour du Macheath redoutablement séduisant de , gravitent deux phalènes aux voix ravissantes : , amusante Lucy et Kate Baker touchante Polly. Parmi les vétérans, on goûte les écarts vocaux dont joue à loisir le virago de , le métier de en Peachum, de en Lockit. On remarque la vis comica transformiste de Les nombreuses scènes parlées n’engendrent pas la mélancolie. Personne ne démérite et on savoure tout autant l’entrain gouailleur des neuf musiciens des Arts Florissants (dont le luth de Thomas Dunford) en virée dans cette banlieue musicale en compagnie de leur chef de gang, un , dont l’appétence à l’encanaillement (Les Indes Galantes !) n’est plus à prouver, son apparition particulièrement gratinée aux saluts venant définitivement éteindre d’éventuels doutes à ce sujet.

Gracieusement capté comme à son habitude par François Roussillon, ce spectacle, qui rappelle – même en petit format – le sens de la dramaturgie et de la direction d’acteurs de , divertit donc beaucoup. Mais le rire se fige devant un finale inédit qui braque ses spectateurs après avoir transformé la faune en capuches et survêtements en hommes politiques aux dents longues. Costume, cravate, valisette : rien ne manque de l’univers glaçant de la finance internationale, voire de certaine Start up Nation. La constitution du nouveau gouvernement dirigé par Macheath enfonce le clou : « Comme tu aimes l’opéra, tu auras un petit poste sans importance : Ministre de la Culture ! »

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