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L’Opéra de quat’sous en goguette à Montigny

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Montigny-le-Bretonneux. Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines. 8-I-2012. Kurt Weill (1950-1950) : Die Dreigroschenoper [L’Opéra de quat’sous], Theaterstück en trois actes, sur livret de Bertolt Brecht, dans une traduction française de Jean-Claude Hémery, d’après la traduction allemande, par Elizabeth Hauptmann, de la pièce de théâtre The Beggar’s Opera de John Gay. Laurent Fréchuret, mise en scène ; Gérald Garutti, dramaturgie ; Stéphanie Mathieu, décors ; Claire Risterucci, costumes ; Éric Rossi, lumières. Avec : Thierry Gibault, Mr Mcheath dit Mackie-le-surineur ; Laëtitia Ithurbide, Polly Peachum ; Vincent Schmitt, Mr Jonathan Peachum ; Éléonore Briganti, Mrs Celia Peachum ; Kate Combault, Jenny-des-lupanars ; Sarah Laulan, Lucy ; Harry Holtzman, Tiger Brown ; Philippe Baronnet, Filch & Jacob-aux-doigts-crochus ; Xavier-Valéry Gauthier, Matthias-fausse-monnaie ; Elya Birman, Robert-la-scie ; Nine de Montal, Vixen & Walter-saule-pleureur ; Éric Bogen, Smith & le révérend Kimball ; Jorge Rodriguez, Jimmy-l’Argentin & l’Annoncier. Et avec Davy Sladek, saxophones & clarinette & flûte traversière ; Cédric Le Ru, saxophones ; Mathieu Reinert & Jocelyn Mathevet, trompettes ; Matthieu Adam, trombone ; Denis Desbrières, percussions ; Pierre Cussac, accordéon & bandonéon ; Florent Guépin, guitare & banjo ; Mathieu Martin, contrebasse. Samuel Jean, piano, direction musicale

Après avoir réussi le délicat couplage qui, en avril 2010, à l’Opéra-Théâtre de Saint-Étienne, associait Le Château de Barbe-bleue de Bartok à La Voix humaine de Poulenc, le tandem s’est penché, cette fois, sur L’Opéra de quat’sous de Brecht & Weill. Produite et créée au Théâtre de Sartrouville – centre dramatique national ( en est le directeur) et coproduite avec l’Opéra Théâtre de Saint-Étienne et le Nouveau Théâtre – centre dramatique national de Besançon, cette nouvelle réalisation trouve une large diffusion ; à ses interprètes, elle assure le nombre, si rare dans le monde lyrique, de quarante représentations.

Deux options initiales marquent cette production. Tout d’abord, une traduction intégralement française a été choisie (en les surtitrant, les paroles chantées auraient pu être conservées en langue allemande). Puis les rôles féminins, auxquels Brecht et Weill ont destiné les parties chantées les plus marquantes, sont confiés à des chanteuses sachant jouer la comédie ; à l’opposé, les rôles masculins sont distribués à des comédiens aptes à chanter. Pari gagné : dans ce groupe de treize interprètes, on oublie qui est chanteur et qui est comédien.

En sa nature, cette production opère un retour à la source : sans séparer ce qui revient à Brecht ou à Weill, le texte théâtro-musical y est premier. Au sens originel du terme, ce travail est de nature formelle et délaisse tout a priori idéologique et esthétique. En premier lieu, Laurent Fréchuret a pointé l’ambiguïté des dénominations (« opéra » dans le titre, « Theaterstück » [pièce de théâtre] dans le sous-titre). De cette ambivalence, il a tiré une grouillante énergie dramaturgique : les divers canons formels, appartenant au théâtre ou à l’opéra, sont traqués ; et l’instable équilibre formel de chaque scène répond à la grouillante narration de ces bas-fonds où baignent les sociétés humaines, au-delà du Londres de 1728 et du Berlin de 1928. Enfin, il a réussi le plus délicat : au dernier acte, lorsque apparaissent des formes closes (forme-lied et aria d’opéra), en écho à une fin figée et attendue (trahi par ses proches et par ceux qu’il soudoyait, Mackie-le-surineur sera pendu), il a réussi à justifier un ralentissement du tempo théâtral sans que l’attention du spectateur baisse. Ciseler ainsi un enchaînement de formes hétérogènes sans rompre l’arc dramaturgique global est rare, virtuose et stimule l’intelligence du spectateur. Les enjeux politiques, sociaux et humains du texte théâtral sautent au visage, ni forcés ni manipulés, mais avec une verdeur et humour revigorants. Trois-quarts de siècle après sa création, L’Opéra de quat’sous n’a pas pris une ride et sa part didactique est toujours aussi opportune pour mesurer que, depuis 1928, rien n’a réellement changé : les profiteurs patronaux du prolétariat (celui de la mendicité et de la prostitution) et les autorités supérieures (police et religion) sont liés en un oligopole qui broie les consciences et les corps humains.

À cette pensée politique, le dispositif scénographique, économe apporte un intelligent concours : le plateau est nu, juste ponctué de quelques rideaux et accessoires et, aux lieux communs de la forme dramaturgique, répondent d’autres lieux communs, des objets et meubles trouvés. Un fin travail d’éclairage rehausse des costumes très malins.

Sur le plateau, la troupe, cohérente et trouvant la distance entre implication dramaturgique et recul ironique, n’est pas le moindre des atouts de cette production. De la distribution féminine, se détachent Laëtitia Ithurbide (elle rend justice à toutes les facettes de Polly Peachum, naïve et embobinée au début, cynique et patronne à la fin) et Kate Combault (sa Jenny-des-lupanars dépasse la simple pute au grand cœur pour tracer un subtil portrait féminin). Du côté des hommes, on signalera Thierry Gibault (rarement Mcheath aura été un poisson aussi fuyant, froid, visqueux et intelligent) et Vincent Schmitt (son hâbleur et grasseyant Jonathan Peachum entrelace, à merveille le cynisme patronal au populisme politique).

Dirigeant une dizaine de talentueux musiciens bilingues (musique écrite et pratiques orales), est l’autre patron de cette production. Il trouve toujours le ton et le tempo justes, de sorte que L’Opéra de quat’sous devient frère du Bourgeois gentilhomme de Molière et Lully : non pas une pièce de théâtre que ponctuent, ça-et-là, des pages musicales, mais un continuum dramaturgique infrangible. Depuis la production de Christian Schiaretti et Jean-Claude Malgoire (en 2003, avec l’incroyable Nada Strancar en Mrs Peachum), L’opéra de quat’sous n’avait pas connu de meilleur sort.

Crédit photographique : © Jean-Marc Lobbé

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Montigny-le-Bretonneux. Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines. 8-I-2012. Kurt Weill (1950-1950) : Die Dreigroschenoper [L’Opéra de quat’sous], Theaterstück en trois actes, sur livret de Bertolt Brecht, dans une traduction française de Jean-Claude Hémery, d’après la traduction allemande, par Elizabeth Hauptmann, de la pièce de théâtre The Beggar’s Opera de John Gay. Laurent Fréchuret, mise en scène ; Gérald Garutti, dramaturgie ; Stéphanie Mathieu, décors ; Claire Risterucci, costumes ; Éric Rossi, lumières. Avec : Thierry Gibault, Mr Mcheath dit Mackie-le-surineur ; Laëtitia Ithurbide, Polly Peachum ; Vincent Schmitt, Mr Jonathan Peachum ; Éléonore Briganti, Mrs Celia Peachum ; Kate Combault, Jenny-des-lupanars ; Sarah Laulan, Lucy ; Harry Holtzman, Tiger Brown ; Philippe Baronnet, Filch & Jacob-aux-doigts-crochus ; Xavier-Valéry Gauthier, Matthias-fausse-monnaie ; Elya Birman, Robert-la-scie ; Nine de Montal, Vixen & Walter-saule-pleureur ; Éric Bogen, Smith & le révérend Kimball ; Jorge Rodriguez, Jimmy-l’Argentin & l’Annoncier. Et avec Davy Sladek, saxophones & clarinette & flûte traversière ; Cédric Le Ru, saxophones ; Mathieu Reinert & Jocelyn Mathevet, trompettes ; Matthieu Adam, trombone ; Denis Desbrières, percussions ; Pierre Cussac, accordéon & bandonéon ; Florent Guépin, guitare & banjo ; Mathieu Martin, contrebasse. Samuel Jean, piano, direction musicale

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