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Hélène Collerette teste son folklore imaginaire chez Bartók, Kurtág et Ravel

Trois pièces hantées par le folklore magyar, une quatrième puisant à diverses sources européennes : pose son archet sur l’Europe centrale en s’attaquant à deux sommets de la littérature pour violon – Tzigane de Ravel ainsi que la Sonate de Bartók – et en convoquant le cymbalum, dans les Huit Duos de

Après Norigine (2016), habité par les espaces infinis du Grand Nord, a donc décidé de faire sien, en jouant la carte de la libre interprétation, le centre de notre continent, qui est moins une entité politique qu’une pluralité linguistique et culturelle. Sien par son propre jeu et la présence du cymbalum remplaçant, comme dans Tzigane (1924), le luthéal – le « piano tzigane », entre clavecin, harpe et luth – que Ravel (1875-1937) avait utilisé. Il s’agit donc dans ce premier opus d’un arrangement conviant non pas un, mais deux cymbalums, ce qui assurément traduit à merveille la Hongrie fantasmée par le compositeur. Dans ce monde bigarré qui le fascinait, la liberté est en effet synonyme de diversité et de fantaisie. C’est l’inspiration rhapsodique, celle aussi de Bartók, dont Ravel avait entendu à Londres la Sonate n° 1 pour violon et piano. L’attaque surprend : d’une sonorité allemande, sombre, ronde et moelleuse, proche de l’alto, le jeu d’Hélène Collerette est loin de la brillance et de la fougue virile de Maxim Vengerov ou de Joshua Bell. Le caractère improvisé du début n’est peut-être ici pas assez rendu, car le violon de la musicienne, pourtant dramatique comme il se doit, ne semble pas vraiment douter. Il manque un petit grain de folie, un lâcher prise. Or, une telle musique doit emporter. Cette impression disparaît lorsque, épaulé par les cymbalums, le violon monte dans les aigus et devient un formidable chanteur, danseur et comédien. La violoniste accède alors à cette licence, entre passion incarnée, rêverie vaporeuse et délire dionysiaque si chers à Vladimir Jankélévitch, auteur d’un Ravel.

« La condition de l’homme dans sa modernité, c’est la dissonance » nous dit Jankélévitch, la violoniste l’a bien compris dans son interprétation de sa Sonate (1944) : comme il racle à son entrée, ce violon impérieux mais rustique, comme il refuse de séduire ! Moins policé et cérébral que celui de Georges Poulet par exemple, moins synthétique en somme, il appuie sur les temps de la chaconne, donnant beaucoup de relief à la danse. Mais il sait aussi se montrer léger et guilleret dans sa simplicité populaire au « Presto » final. Le livret évoque les longues années de compagnonnage d’Hélène Collerette avec le compositeur, étudié avec Lorand Fenyves, professeur de violon, à partir de la fin des années 1980. La dynamique sonore de son jeu tout au long des quatre mouvements est exceptionnelle, ne gommant aucune aspérité, ce qui en fait une interprétation vraiment vivante.

La très belle Mosaïque (2018) de (né en 1954) est une suite de sept mouvements appelés Mosaïque 1/2/3, etc. ». Chacun d’entre eux, relié au précédent d’une façon ou d’une autre, illustre tel aspect du violon, et la totalité offre une palette expressive complète de l’instrument. La modalité libre de l’ensemble, la recherche formelle, le lyrisme ample et mélancolique des mouvements lents ou encore le « motorisme » de certains autres plus virtuoses peuvent faire penser à l’univers de Paul Hindemith, en particulier ses Sonates pour alto. Très à l’aise, Hélène Collerette fait chanter son Guarnerius del Gesu (1732) avec toute la sensibilité requise, sans affèterie.

Les Huit Duos pour violon et cymbalum (1961) de (né en 1926) sont autant de miniatures animées où les instruments se trouvent toujours en situation de complémentarité, soit en opposition, soit en accompagnement. Ce sont autant de moments fugitifs (certains duos ne font que 30 secondes environ), autant de motifs précipités, de fragments sonores ayant une certaine autonomie, mais trouvant leur place dans un ensemble à l’atmosphère mystérieuse. Le cymbalum donne beaucoup de relief () et les deux instrumentistes s’entendent parfaitement, rendant toute son originalité, sa cohérence et son lustre à cette musique énigmatique.

On a l’habitude d’entendre les Danses populaires roumaines (1915) de dans leur version originale, pour piano (notamment, Jenő Jandó – Naxos, 2002). Le compositeur les arrangea pour petit orchestre et accepta, dans la multitude de transcriptions suscitées par leur succès, celle pour violon et piano. Avait-il entendu et aurait-il approuvé l’interprétation qu’en font Hélène Collerette et ? À l’origine, ce sont des airs collectés en Transylvanie de 1910 à 1912 par Bartók, qui leur reste assez fidèle tout en les harmonisant. De fait, la version pour piano est très homogène, fluide et n’enlève rien au caractère pittoresque de ces danses, contrairement à ce que nous entendons ici et qui serait comme un retour vers la rusticité paysanne originelle. Le cymbalum, qui semble plaqué sur la mélodie du violon, a un effet plutôt désastreux qui s’entend dès le début de la première danse. On ne doute pas qu’il est là pour faire « hongrois ». Mais le résultat est un dédoublement de l’écoute, entre un violon très expressif dans son chant et un cymbalum un peu poussif et naïvement ornemental. À noter, chez le premier, plusieurs fautes de goût, notamment un jeu rubato qui n’a pas de sens dans le contexte, un ou deux glissandi dont on se passerait bien et un vibrato très serré et trop présent dans la « danse de Bucsum ». C’est d’autant plus impardonnable que le travail d’ethnomusicologue de Bartók se voulait justement être la négation de l’équation ancienne où magyar était synonyme de tzigane. Toutes les nuances étant couchées sur la partition, il n’est nul besoin de renchérir sur la couleur locale. Ce qui fonctionnait bien dans Tzigane ne convainc plus du tout ici.

Un CD un peu inégal qui met cependant en avant la virtuosité d’Hélène Collerette, violon supersoliste de l’Orchestre philharmonique de Radio France.

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