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Claudia Chan sublime le contemporain au Festival de Royaumont

Ce disque fruit de trois années de résidence de à Royaumont propose un programme live, 100% piano, faisant entendre deux générations de compositeurs (Carter, Xenakis, Leroux), et trois commandes de la Fondation (Bailly, Chamberlain, Hui-Hsin Hsieh). 

De la musique avant toute chose ! De la musique, c’est-à-dire du timbre ! Dès l’accord arpégé initial d’Ama (2009) de résonant longuement, on entend à la fois un drame intime (accord en miroir, la main gauche montant, la droite descendant) et la préoccupation d’un compositeur spectral qui demande fébrilement au piano ce qu’il « a dans le ventre ». En effet, Ama s’écoute comme une histoire intériorisée, inquiète, mais fluide : un travail sur la continuité par l’exploration dans un climat tendu de toutes les possibilités de l’instrument. Traits et gammes déliés, départs subis, arrêts brutaux sur des accords plaqués, ritournelles obsédantes se succèdent en différents chapitres, tantôt bousculés dans une dynamique extrême, tantôt suspendus dans la contemplation. L’importance des percussions pour Leroux se manifeste par l’espèce de climax dans l’aigu (autour de la 3e min), où à la fin ne s’entend plus pratiquement que la mécanique du piano. Ce qui impressionne aussi, c’est un dialogue interne au piano, c’est-à-dire à la musique, une suite d’interrogations et de réponses qui jamais ne se réfère à une quelconque extériorité. L’importance donnée au silence en est peut-être également un indice… Cette première œuvre laisse pantois, tout comme, indissociable, la maestria de son interprète.

Consacrée « nouvelle ambassadrice de la musique nouvelle » (Ottawa Citizen) à 20 ans, lauréate du concours d’Orléans 2016, travaille donc au plus près de son piano et à cette fin aime à rencontrer les compositeurs qu’elle joue, comme ce fut le cas avec certains ici. Être au plus près : voilà une belle leçon donnée encore dans Rejected Ballet Music (2007) de (né en 1990), dont elle suit les moindres inflexions. Cette pièce tranche avec la précédente et la suivante par son statisme apparent d’accords exécutés piano, peu variés et entrecoupés de respirations. Elle s’élève et culmine avant de retomber puis regonfler et s’épanouir en accords saccadés, avant de mourir dans la répétition de maigres notes aigües. Une méditation brodée de bout en bout dans une seule couleur, ce qui exige de la pianiste, là encore, une concentration absolue.

Le titre suivant, dont est tiré celui de l’album, ne dit que trop bien de quoi il s’agit : une recherche formelle achevée. Les deux mouvements de Two Thoughts about the piano (2007) d’ (1908-2012) s’écoutent comme deux improvisations très maîtrisées, sans aucun gras ni la moindre chute de tension dans l’énergie qui les sous-tend. Le titre du premier, « Intermittences », dénote les humeurs changeantes d’un piano tout en brisures, libéré de la métrique rythmique. Sa texture serrée le rend également cérébral, sans nuance péjorative. Très expressif, complètement physique, « Caténaires », le second mouvement, est une course effrénée, celle d’un train alimenté par les câbles du même nom. C’est un geste impératif conduit par un ostinato de la main gauche relayée parfois par la droite, qui peut aussi chevaucher parallèlement. L’arrêt est brutal, concluant cette musique concentrée dont la cohérence épouse la beauté minérale.

Après Carter, il faut tendre l’oreille au frémissement qui traverse de bout en bout Radius (2017) d’ (née en 1984). On pourrait y entendre deux instruments, la pianiste passant en permanence des touches aux cordes, voire jouant des deux simultanément. Là encore, une prouesse à la fois physique et mentale pour restituer tout un univers raffiné fait d’échos. Une très belle pièce s’élevant à peine, attirée par le silence, énigmatique en somme.

Le sol répété durant le premier mouvement ne saurait être celui sur lequel repose le piano de (né en 1988) dans Or not prepared (2016), tant le jeu est nerveux et véloce, passant constamment de l’aigu au grave ; une note pivot autour de laquelle s’agrègent élans brisés et accords plaqués. Le second mouvement est beaucoup plus fluide, quoique tout aussi obsessionnel ; point de fractures, au début, mais des vagues se recouvrant dans un contrepoint de marée montante.

L’immédiateté d’une décharge énergétique, voilà ce qui semble motiver l’opus suivant, dernier de l’album, un galop avec obstacles que rien n’arrête. L’ordre dans le désordre ou l’inverse ? Bienvenue dans le gorgonéion de (1922-2001) avec Evryali (1973). Véritable éruption proliférante qui illustre la technique compositionnelle de Xenakis dite en arborescences : des lignes mélodiques, telles des branches ou des serpents dressés sur la tête d’une gorgone, dessinées sur un papier avant d’être couchées en notation musicale.

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