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La pianiste Aline Piboule dans un programme français rare

La pianiste française convoque pour un saisissant et très cohérent périple tantôt nocturne, tantôt marin quatre compositeurs français, actifs dans la première moitié du siècle dernier, souvent délaissés par le disque.

Sous la férule de Marc Monnet, le Printemps des Arts de Monte-Carlo, depuis 1984, a fixé pour l’éternité en marge de son éphémère programmation festivalière, de somptueux concerts et récitals. Quelques semaines après un bouleversant parcours consacré au dernier Liszt signé par Béatrice Berrut (Clef ResMusica), voici un somptueux et précieux programme pianistique français confié cette fois à la jeune .

Cette élève d’Hervé Billaut en classe de perfectionnement du CNSM de Paris et de Jean Saulnier en l’Université de Montréal, lauréate du concours d’Orléans 2014 – où elle remporta cinq prix (!) –, mène une déjà brillante carrière internationale de récitaliste, chambriste et concertiste. Passionnée de pédagogie, de contact avec le jeune public, exploratrice du répertoire contemporain et découvreuse de pages rares du passé, elle s’est déjà illustrée voici quatre ans par un splendide récital Fauré/Dutilleux paru chez Artalinna.

Elle ose aujourd’hui un parcours moins couru, par le rapprochement de quatre compositeurs français un peu oubliés et nous rappelle la richesse de la création musicale hexagonale foisonnante en ce premier quart de XXᵉ siècle. Bien entendu les influences des « grands » maîtres à penser sont parfois manifestes par leur ombre portée. Le Chant de la Mer de , de 1919 – dont n’est retenu hélas ici que l’enchanteur et impalpable Clair de lune au large – rappellera à distance les irisations aquatiques d’un Debussy, vu à travers le prisme déformant et nostalgique d’un Temps perdu quasi-proustien (celui de l’irréversible Grande Guerre).

Les Sillages (1908-1912) de évoquent davantage la lignée ravélienne – Aubert créa les Valses nobles et sentimentales de son aîné ! – entre autres dans cette évocation du pays basque au fil de la centrale méditation auprès de la chapelle de Socorry.

Les Clairs de lune d’ conçus dans les années 1900-1907 bien avant les Trois pièces opus 11 de Schoenberg ou les derniers opus scriabiniens, sont d’un romantisme fantastique, dru et noir, incursion atonale saisissante par leur puissance évocatrice ( les douze coups de « Minuit passe » ou le dies irae déformé et tortueux du « Cimetière ») comme par leur éclairage blafard (la Ruelle) et liquide (le bruissement puis le déchaînement de « la Mer » !). Comme effrayé par ses propres audaces, Decaux laissera un cinquième volet (« la Forêt ») inachevé, non repris ici et ne composera quasi plus rien par la suite – préférant un riche mariage et une chaire à la Schola cantorum.

Les Types (1922-24) de Pierre-Octave Ferroud en total contraste par leur esthétique volontairement caricaturale proposent trois vifs croquis de noctambules – vieux beau, bourgeoise de qualité et businessman. Si les titres peuvent évoquer un Satie, l’écriture exigeante et virtuose est à rapprocher peut-être par leur esbroufe grinçante d’une certaine nouvelle objectivité dont Hindemith sera le champion outre Rhin notamment dans sa Tanz-Suite pour piano composée à la même folle époque.

À vrai dire, le présent et passionnant programme ne recèle aucun « vrai » inédit, les Clairs de Lune de Decaux étant de loin les pages de cette sélection les plus fréquentées au disque (Frédéric Chiu chez Harmonia Mundi, de Marc André Hamelin-Hyperion (Clef ResMusica), ou encore Natacha Kudritskaya – DG)… Si pour différents labels l’infatigable Marie-Catherine Girod avait gravé en première mondiale les quatre présentes pages il y a vingt ou trente ans pour divers labels – références souvent épuisées ou introuvables ! – Olivier Chauzu ou Jean Pierre Armengaud pour Grand Piano ont fixé des interprétations plus récentes des pages de Samazeuilh ou Aubert. Mais à la fois par le voisinage contrasté des esthétiques, par le raffinement incroyable des nuances et des sonorités, mais aussi par l’incisivité sans merci du propos (Decaux, Ferroud), Aline Piboule donne des interprétations de référence de ces pages sans jamais tomber dans l’anecdotique ou l’excès descriptif. Toute la puissance suggestive de ces interprétations incandescentes est magnifiée par un instrument insigne (un grand Bösendorfer 280 VC aux incroyables résonnances timbriques et harmoniques) splendidement capté par François Eckert dans l’impeccable acoustique de la salle Yakov Kreizberg de l’Auditorium Rainier III . Cette joie indicible de la découverte doublée d’un hédonisme sonore finement cultivé donne à ce somptueux récital l’aura et le frisson des grandes révélations.

Attachante, singulière et magistrale interprète, Aline Piboule allie à une impressionnante maîtrise technique ou à un sens inné et magique de la couleur sonore une profonde affinité avec l’univers poétique de chacune de ces pages rares originales et très différenciées.

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